Un héritage urbain encore habité

Dans l’archipel des Comores, le patrimoine ne se résume pas à des vestiges derrière une clôture. À Moroni, Ikoni, Itsandra, Ntsudjini, Domoni et Mutsamudu, les ruelles restent traversées par la vie quotidienne, les trajets d’école, les commerces de proximité et les gestes transmis d’une génération à l’autre. Ce sont précisément ces six médinas, toutes encore habitées, qui ont offert aux Comores leur première inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en juillet 2026.

Le 29 août 2026, cette reconnaissance a pris une forme plus visible à Ikoni, avec la remise officielle du certificat d’inscription aux autorités comoriennes. L’événement a prolongé un moment déjà historique pour Moroni, capitale de l’Union des Comores, et pour l’ensemble d’un pays qui n’avait jusque-là aucun bien inscrit sur la Liste du patrimoine mondial.

Des cités façonnées par l’océan Indien

Ces médinas ne sont pas des décors figés. L’UNESCO les décrit comme des centres urbains nés dès le XIe siècle, devenus des cités-États aux XIVe et XVe siècles, au cœur des sultanats comoriens. Leur valeur tient autant à leur plan urbain qu’à leur rôle dans les échanges de l’océan Indien, entre Afrique orientale, monde arabe et autres rivages de l’Indian Ocean.

Sur le terrain, cette histoire se lit dans les matériaux eux-mêmes. La chaux, les roches volcaniques et le bois proviennent de l’archipel. Cette architecture a donc été construite avec le paysage local, sans importer un modèle unique. C’est aussi ce qui donne à ces villes leur singularité, dans une région où les circulations commerciales et religieuses ont longtemps relié les côtes swahilies, Zanzibar et la péninsule Arabique.

Les autorités culturelles comoriennes ont mené la candidature pendant plusieurs années. Le dossier a été remis à l’UNESCO début 2025, puis examiné dans le cadre de la 48e session du Comité du patrimoine mondial, à Busan, en République de Corée. L’inscription a aussi été présentée comme une manière de mieux équilibrer une liste longtemps dominée par d’autres régions du monde.

Une consécration, mais aussi une obligation

La distinction change le regard porté sur ces villes, mais elle change surtout les responsabilités. Une inscription au patrimoine mondial impose des mesures de conservation, un suivi et une gestion durable du bien. L’UNESCO insiste d’ailleurs sur le fait que la reconnaissance ne vaut pas musée à ciel ouvert : elle engage l’État, les collectivités et les habitants à préserver la valeur du site.

Aux Comores, cette question est sensible. Les médinas vivent encore, mais elles se transforment. Des maisons sont converties en commerces, certaines familles partent ailleurs, et des savoir-faire liés à la construction, à l’entretien des maisons anciennes ou aux usages sociaux des quartiers se fragilisent. Le défi n’est donc pas seulement de protéger des murs. Il s’agit aussi de maintenir un tissu social vivant, dans des centres urbains où la pression foncière, les besoins modernes et la mémoire collective cohabitent sans toujours s’accorder.

Pour les habitants, l’inscription peut ouvrir des perspectives concrètes. Elle peut renforcer le tourisme culturel, valoriser l’artisanat, soutenir les guides locaux et redonner de la visibilité à des formes d’architecture souvent méconnues hors de l’archipel. Mais cette promesse n’a de sens que si les bénéfices sont partagés. Sans cela, le risque serait de voir le label attirer le regard sans consolider les quartiers qui l’ont rendu possible. Cette lecture, à hauteur de ville, est essentielle pour Moroni comme pour Domoni ou Mutsamudu.

Ce que cette première inscription dit des Comores

Le dossier comorien s’inscrit aussi dans un mouvement plus large. L’UNESCO a fait de la représentativité de la Liste du patrimoine mondial un enjeu central, en particulier pour les petits États insulaires en développement, ou SIDS, catégorie à laquelle appartiennent les Comores. En juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial a adopté une stratégie spécifique pour ces États de 2026 à 2034.

Cette perspective compte pour les Comores, membre de l’Union africaine depuis 1975 et de la Commission de l’océan Indien, une organisation intergouvernementale qui réunit cinq États insulaires de la région. Dans cette zone de l’Afrique orientale et de l’océan Indien, les enjeux patrimoniaux croisent ceux du climat, du tourisme, de la transmission culturelle et de la souveraineté des îles sur leur propre récit.

À l’échelle continentale, l’inscription des médinas comoriennes compte donc plus qu’un honneur symbolique. Elle montre qu’un petit État insulaire peut faire reconnaître un héritage urbain propre, sans le réduire à l’exotisme ni aux crises qui occupent souvent l’actualité. Elle rappelle aussi qu’en Afrique, les villes historiques ne sont pas seulement des objets d’étude : elles restent des espaces habités, disputés, transformés et transmis. Pour Moroni, la vraie question commence maintenant : comment protéger ce patrimoine sans le couper de ceux qui y vivent encore ?