Un poste de direction, mais surtout un test pour les réseaux

Au Tchad, un changement de directeur général ne se lit pas seulement comme une décision d’entreprise. Il dit aussi quelque chose de plus large : la confiance des abonnés, la pression publique sur les opérateurs et la place prise par le numérique dans l’agenda de l’État. Dans un pays où l’accès aux appels et à Internet conditionne autant les échanges familiaux que les activités économiques, la qualité du réseau est devenue un sujet très concret, presque quotidien.

C’est dans ce contexte que Moov Africa Tchad a présenté un nouveau directeur général, Mourad Hadraoui, au ministre des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation de l’administration, à N’Djamena, le mercredi 9 septembre 2026. Cette prise de fonction intervient alors que le marché tchadien repose sur un duopole avec Airtel, sous la surveillance de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, l’ARCEP, chargée de contrôler les opérateurs et de veiller au respect des normes de service.

Le Tchad met la qualité de service au centre du débat

Le signal envoyé par les autorités est clair. Le 4 juin 2026, le ministre Haliki Choua Mahamat a réuni les responsables de Moov Africa Tchad et d’Airtel Tchad pour dénoncer la dégradation de la qualité de service. Les griefs évoqués étaient précis : numéros injoignables, coupures pendant les appels, internet lent ou inaccessible. Le ministre a aussi critiqué le décalage entre les milliards de francs CFA annoncés en investissements et les effets observés sur le terrain.

Cette sévérité ne sort pas de nulle part. Le cadre réglementaire tchadien prévoit déjà un contrôle de la qualité des réseaux, et l’ARCEP dit disposer d’outils de suivi en temps réel. Le régulateur avait même lancé, dès 2019, un centre de contrôle de la qualité de service pour mesurer les performances des réseaux mobiles. Autrement dit, le sujet n’est pas nouveau ; il est désormais traité comme un enjeu de gouvernance publique.

Moov Africa Tchad occupe une place importante dans ce dispositif. Dans son document d’enregistrement universel 2025, Maroc Telecom indiquait que sa filiale tchadienne comptait 7,6 millions de clients mobiles au 31 décembre 2025, presque tous prépayés. Le même document rappelle aussi le cadre réglementaire tchadien qui fixe les obligations de qualité de service et les pénalités en cas de non-respect. Pour un marché de cette taille, une baisse de qualité touche vite les usages les plus ordinaires : appels, mobile money, démarches administratives, commerce de détail et services de transport.

Une transition managériale sous forte pression réglementaire

Le remplacement de Mohammed Dkhisi par Mourad Hadraoui intervient après sept ans passés à la tête de Moov Africa Tchad, selon les éléments disponibles. Les communications publiques ne disent pas explicitement que cette passation a été imposée par l’État. Mais le calendrier donne un relief particulier à la nomination. Trois mois plus tôt, les autorités avaient déjà évoqué une politique de « tolérance zéro » face aux manquements constatés dans les télécoms, avec, en dernier ressort, le remplacement des responsables locaux des opérateurs si les résultats ne suivaient pas.

Le nouveau responsable arrive donc dans un environnement où les marges de manœuvre sont limitées. D’un côté, le gouvernement affiche une ligne plus ferme. De l’autre, l’entreprise doit composer avec des contraintes techniques bien réelles : alimentation électrique irrégulière, accès difficile à certains sites, capacités internationales limitées, vandalisme, ou encore saturation de certaines infrastructures. Les autorités reconnaissent ces obstacles, mais elles estiment qu’ils ne peuvent pas justifier durablement la dégradation du service. Elles demandent aux opérateurs d’anticiper davantage, notamment en diversifiant leurs sources d’énergie.

Cette tension entre attentes publiques et contraintes opérationnelles explique aussi le ton du ministère. Le numérique tchadien n’est plus seulement un projet de modernisation. Il est intégré à la stratégie de transformation de l’administration et à l’ambition de rendre l’État plus accessible. Le ministère affirme, dans ses missions officielles, qu’il pilote la politique des télécommunications, la réduction de la fracture numérique et la digitalisation de l’administration. Il inscrit aussi son action dans le plan stratégique du numérique et des postes 2020-2030.

Ce que cela change pour les abonnés, les entreprises et l’État

Pour les abonnés tchadiens, le cœur du problème reste simple : un réseau instable coûte du temps et de l’argent. Un appel qui coupe peut bloquer une vente, une confirmation de paiement ou une coordination familiale. Un internet défaillant fragilise aussi les petites entreprises, les livreurs, les points de services numériques et les étudiants. Dans un pays où le mobile est souvent la porte d’entrée vers le numérique, la qualité du réseau pèse directement sur l’inclusion économique.

Pour les opérateurs, l’enjeu n’est plus seulement commercial. Il est devenu politique et réglementaire. Une société de télécoms n’est plus jugée uniquement sur ses abonnements ou ses recettes. Elle est évaluée sur sa capacité à fournir un service continu, mesurable et conforme. Ce changement de logique peut sembler technique. En réalité, il modifie le rapport de force avec le régulateur, et il renforce l’exigence de résultat immédiat.

Pour l’État, la question est encore plus large. Le gouvernement veut faire du numérique un levier de modernisation et de croissance. Son agenda 2027 met en avant l’accélération des réformes, tandis que le ministère des Télécommunications présente la transformation numérique comme un axe central de l’action publique. Dans ce cadre, des réseaux faibles retardent autant la digitalisation des services que la crédibilité des annonces officielles.

Une affaire tchadienne, mais un signal africain

Le cas tchadien dépasse les seuls intérêts de Moov Africa Tchad. Il rejoint une question plus continentale : comment faire monter la qualité des réseaux dans des marchés où les opérateurs invoquent souvent les coûts d’infrastructure, l’énergie et la fiscalité, tandis que les régulateurs réclament des résultats visibles ? Le Tchad n’est pas isolé. Dans plusieurs pays africains, les autorités demandent désormais des comptes non plus sur les promesses d’investissement, mais sur les indicateurs concrets de service.

Ce dossier rappelle aussi le poids des groupes panafricains de télécoms. Maroc Telecom, maison mère de Moov Africa Tchad, est présent dans plusieurs pays du continent. Le sort du réseau tchadien compte donc au-delà de N’Djamena, car il alimente une lecture plus large de la gouvernance des filiales africaines, de leur capacité à tenir des engagements et de la place accordée aux marchés d’Afrique centrale dans les stratégies régionales.

La suite se jouera sur un terrain très concret : amélioration mesurable des appels, meilleure disponibilité de l’internet mobile, continuité des services financiers par téléphone et réponses rapides aux incidents. C’est à cette aune que le nouveau directeur général sera jugé, autant par le ministère que par les abonnés tchadiens. À N’Djamena, le dossier des télécoms n’est plus un simple sujet sectoriel. Il est devenu un indicateur de capacité à tenir la promesse numérique du pays.