Dans le Kordofan du Nord, le front pèse déjà sur les routes et les vies
Au Soudan, une avancée militaire ne se mesure pas seulement à une localité reprise. Elle se lit aussi à la fermeture d’un pont, à un convoi brûlé, à des familles qui repartent sur des pistes de terre. Dans le Kordofan du Nord, autour d’El-Obeid, cette guerre redevient une bataille pour les axes, bien plus qu’un simple échange de tirs.
La province se trouve sur un nœud stratégique entre Khartoum, le Darfour et le centre du pays. Depuis la reprise de plusieurs localités fin juillet par l’armée soudanaise, les combats y ont repris avec une intensité nouvelle, tandis que les Forces de soutien rapide, les FSR, ont cherché à reprendre l’initiative par des frappes de drones et des regroupements de véhicules.
Au Nord, l’armée dit contenir les FSR
Selon des informations recoupées par des médias spécialisés et des sources militaires, l’armée soudanaise a visé, ces derniers jours, des concentrations de combattants des FSR dans le Kordofan du Nord. Mardi, un convoi paramilitaire a été touché par des drones de l’armée, qui affirme avoir détruit environ cinquante véhicules militaires. Des avions de combat ont aussi été engagés dans cette zone, ce qui reste rare sur ce front.
L’objectif affiché est clair : empêcher une reprise de Bara, de Jabrat al-Cheikh et d’autres points qui verrouillent la route d’El-Obeid. L’armée dit aussi avoir intercepté, depuis samedi, trois drones de fabrication chinoise utilisés par les FSR et repoussé une force de reconnaissance qui avançait vers la capitale régionale.
Toujours selon ces éléments, 315 combattants des FSR se seraient rendus. Leur commandant, le lieutenant-général Moussa Khamis, est apparu dans une vidéo pour annoncer sa défection. Difficile de vérifier de manière indépendante tous les détails de cette séquence en temps réel, mais plusieurs sources concordent sur une pression militaire nette contre les unités paramilitaires dans la région.
Un autre nom circule dans ces affrontements : Youssef Abkarank, présenté comme un cadre des FSR, serait mort à l’hôpital de Nyala après une frappe de drone. Là encore, les accusations d’exactions qui lui sont attribuées relèvent de témoignages concordants rapportés par des sources locales, et doivent être lues avec prudence tant qu’elles ne sont pas établies par une enquête indépendante.
Dans le Nil Bleu, le rapport de force bascule à nouveau
Le tableau est différent dans l’État du Nil Bleu, à la frontière avec l’Éthiopie. Là, les FSR, alliées à une faction du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord conduite par Abdelaziz al-Hilu, ont pris Gaissan, puis Kurmuk, deux localités déjà reprises par l’armée en juillet. Les paramilitaires disent désormais viser Damazin, la capitale de l’État. L’armée, elle, conteste leur progression et diffuse ses propres images depuis Agrou.
Ce basculement n’est pas anodin. Gaissan et Kurmuk commandent des passages et des routes utiles aux mouvements de troupes, mais aussi aux civils qui tentent de fuir. L’armée a détruit le pont de Bakouri à Gaissan pour freiner l’avancée des FSR vers Damazin. Cette décision ralentit aussi l’exode des habitants. Dans une guerre de mouvement, les infrastructures cessent vite d’être neutres.
L’Organisation internationale pour les migrations a estimé à près de 10 000 le nombre de personnes déplacées par ces violences récentes dans le Nil Bleu. Le réseau des médecins soudanais décrit, lui aussi, des conditions humanitaires très dures. Plus largement, l’OIM indiquait en mai 2026 qu’environ 59 742 personnes avaient déjà été déplacées depuis des zones du Nil Bleu dans l’année, signe d’une pression prolongée sur une région qui n’a jamais retrouvé la stabilité.
Ce que ces combats disent du Soudan de 2026
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, le Soudan reste le théâtre d’un conflit de fragmentation territoriale. L’armée cherche à reprendre les villes, à sécuriser les axes et à restaurer une chaîne de commandement. Les FSR misent sur la mobilité, les drones, les alliances locales et la dispersion des fronts. Le Kordofan du Nord et le Nil Bleu montrent les deux faces de cette logique.
Pour les habitants, l’enjeu est concret. À El-Obeid et dans les localités du Kordofan, les retours restent fragiles, car les infrastructures ont été détruites et les attaques peuvent reprendre à tout moment. Dans le Nil Bleu, les déplacements forcés s’ajoutent à une crise déjà ancienne, marquée par des retours interrompus, des routes coupées et une économie locale paralysée. Les marchés, les transports et les soins paient le prix immédiat de cette instabilité.
Le conflit a aussi une portée politique régionale. L’Union africaine a encore appelé, en juin 2026, à éviter toute escalade et à rendre des comptes pour les atteintes contre les civils. De son côté, l’IGAD et le groupe de consultation dit « Quintet » ont répété début août qu’aucune structure parallèle ne doit s’installer et qu’un dialogue soudanais, inclusif, reste la seule issue durable. Ces positions comptent, car le Soudan ne se joue pas seulement à Khartoum : il pèse sur l’Éthiopie, le Soudan du Sud, le Tchad, l’Égypte et l’ensemble de la sécurité de la Corne de l’Afrique.
La suite immédiate dépendra de deux paramètres. D’abord, la capacité de l’armée à maintenir ses gains dans le Kordofan du Nord sans s’étirer au point de laisser des brèches. Ensuite, la possibilité pour les FSR de conserver des relais dans le Nil Bleu et ailleurs, malgré les pertes et les défections. Dans les prochains jours, la bataille d’El-Obeid et la pression sur Damazin diront si cette phase du conflit reste une guerre de harcèlement ou si elle ouvre un nouveau cycle d’extension territoriale.