Quand la prévention change d’échelle
En Afrique, le paludisme ne relève pas seulement de la santé publique. Il touche la scolarité, les finances familiales et la pression sur des systèmes hospitaliers déjà fragiles. Cinq ans après l’arrivée du premier vaccin recommandé à large échelle, la lutte entre dans une phase plus concrète : celle des résultats mesurables, mais aussi des limites très visibles.
Le continent reste au centre de l’épidémie mondiale. Selon l’OMS, la Région africaine concentre encore 94 % des cas et 95 % des décès liés au paludisme en 2024, avec environ 438 000 décès d’enfants africains de moins de cinq ans cette même année. Autrement dit, l’enjeu ne se résume pas à un outil de plus : il s’agit d’une bataille pour réduire une mortalité évitable dans les pays où le parasite circule le plus intensément.
La réponse s’est structurée autour d’une approche intégrée. Les moustiquaires, les tests rapides, les traitements à base d’artémisinine et désormais les vaccins s’additionnent plutôt qu’ils ne se remplacent. L’OMS indique que plus de 10 millions d’enfants sont désormais ciblés chaque année par la vaccination antipaludique dans 25 pays africains. Cette montée en charge s’appuie sur les programmes nationaux d’immunisation, avec l’appui de partenaires comme Gavi et l’UNICEF.
Du premier vaccin aux premiers effets observés
Le premier tournant remonte au 6 octobre 2021, quand l’OMS a recommandé l’usage du vaccin RTS,S/AS01 chez les enfants vivant dans des zones de transmission modérée à élevée du Plasmodium falciparum, la forme la plus meurtrière du paludisme. La décision s’appuyait alors sur le programme pilote mené au Ghana, au Kenya et au Malawi. Depuis, l’OMS a confirmé que les vaccins antipaludiques peuvent faire partie d’une stratégie de santé publique à grande échelle, sans prétendre remplacer les autres outils.
En 2026, les premiers effets de terrain sont plus clairement documentés. L’OMS a indiqué que l’usage plus large des nouveaux outils de prévention, dont les vaccins recommandés, a contribué à éviter environ 170 millions de cas et 1 million de décès dans le monde en 2024. L’organisation ajoute que l’évaluation du programme pilote du RTS,S au Ghana, au Kenya et au Malawi a montré un impact de santé publique élevé, avec une réduction notable de la mortalité des jeunes enfants.
Une étude publiée en mai 2026 dans The Lancet a apporté une donnée utile pour le débat africain. Suivant pendant 46 mois le déploiement du vaccin dans 158 zones du Ghana, du Kenya et du Malawi, les chercheurs ont observé qu’environ un décès sur huit aurait été évité dans les zones étudiées. Le chiffre reste circonscrit à ces terrains, mais il confirme une tendance importante : le vaccin n’est plus seulement une promesse de laboratoire. Il devient un levier de survie au quotidien.
Un continent où quelques victoires comptent, mais ne suffisent pas
Les succès existent, et ils doivent être nommés sans emphase. L’Afrique compte désormais quatre pays certifiés exempts de paludisme par l’OMS : Maurice, l’Algérie, Cabo Verde et l’Égypte. Cabo Verde a obtenu cette certification en janvier 2024, tandis que l’Égypte a été certifiée en octobre 2024, après près d’un siècle d’efforts et une capacité démontrée à empêcher la reprise de la transmission locale. Ces cas rappellent qu’une élimination durable suppose surveillance, financement et système de soins solide.
Mais ces îles de réussite ne doivent pas masquer la masse du problème. L’OMS estime qu’en 2024, 579 000 décès liés au paludisme ont été enregistrés sur le continent, et que les enfants de moins de cinq ans ont représenté environ les trois quarts de ces morts en Afrique. Pour les familles, cela signifie des dépenses imprévues, des trajets vers les centres de santé et, parfois, des hospitalisations répétées pendant la saison des pluies. Pour les États, cela signifie aussi un coût budgétaire élevé, car la maladie frappe d’abord les zones rurales, les périphéries urbaines et les ménages les plus exposés.
Le défi urbain d’Anopheles stephensi
Le nouveau front se joue aussi dans les villes. Anopheles stephensi, moustique originaire d’Asie du Sud, a été détecté pour la première fois en Afrique à Djibouti en 2012. Depuis, sa présence a été signalée en Éthiopie, au Soudan, en Somalie, au Nigeria et au Ghana. Ce vecteur inquiète parce qu’il s’adapte aux environnements urbains, se reproduit dans des récipients d’eau artificiels et peut maintenir la transmission même lorsque les saisons sèches ralentissent habituellement la circulation du parasite.
Ce basculement change la géographie du risque. Les politiques antipaludiques ont longtemps été pensées pour les villages, les zones marécageuses ou les fronts agricoles. Or, la ville africaine connaît une croissance rapide, souvent avec des réseaux d’eau irréguliers, des stocks domestiques mal couverts et une densité humaine élevée. Dans ce contexte, un moustique capable de coloniser les quartiers urbains peut compliquer la surveillance, brouiller les saisons de transmission et élargir le nombre de personnes exposées.
Les modélisations citées par les travaux de santé publique montrent qu’avec l’urbanisation et l’expansion de ce moustique, plus de 120 millions d’Africains supplémentaires pourraient être exposés au risque de paludisme. Il s’agit d’une projection, pas d’un comptage accompli. Mais elle signale une urgence très concrète : renforcer l’assainissement urbain, la surveillance entomologique et la capacité des laboratoires à détecter plus vite les foyers.
Ce que la suite dira du rapport de force sanitaire
La prochaine étape ne dépendra pas d’un seul vaccin, mais de plusieurs arbitrages. L’OMS a préqualifié en avril 2026 le premier traitement antipaludique conçu pour les nouveau-nés et les nourrissons de deux à cinq kilos, un progrès majeur dans des zones où près de 30 millions de bébés naissent chaque année en milieu d’endémie africaine. Ce type d’innovation montre que la riposte se déplace aussi vers les tout premiers mois de la vie, là où les marges de protection restent les plus faibles.
En pratique, la bataille se jouera sur trois lignes. D’abord, la couverture vaccinale réelle, qui doit atteindre les enfants des districts les plus éloignés. Ensuite, la qualité du diagnostic et du traitement, sans quoi la prévention ne suffit pas. Enfin, la lutte contre les vecteurs urbains, qui oblige les autorités à travailler avec les municipalités, l’eau, l’assainissement et l’habitat. À l’échelle continentale, le paludisme reste donc un test de souveraineté sanitaire : savoir protéger les plus jeunes, tout en adaptant les politiques aux nouveaux visages de la maladie.