Une ruée qui nourrit l’économie, mais laisse des trous béants
Dans plusieurs zones minières d’Afrique centrale et de l’Ouest, l’or fait vivre des familles entières. Il attire aussi des fouilles rapides, des circuits opaques et des risques mortels. Quand la terre cède, ce sont souvent les plus précaires qui paient la facture.
C’est ce que rappelle le drame survenu dans l’ouest de la République centrafricaine, près de la frontière camerounaise. Dans la zone de Zamboye, à quelques kilomètres de Baboua, un glissement de terrain a frappé une mine d’or artisanale. Des bilans provisoires ont évoqué au moins 100 morts, parfois davantage selon les témoignages recueillis sur place. La situation restait confuse dans l’immédiat, comme c’est souvent le cas lors de ces accidents sur des sites informels et difficiles d’accès.
Baboua, Zamboye, Garoua-Boulaï : une même frontière, des mêmes fragilités
Le site concerné se trouve dans la préfecture de Nana-Mambéré, dans une bande frontalière où les allers-retours entre la République centrafricaine et le Cameroun structurent aussi bien le commerce licite que les flux informels. Cette zone est régulièrement mentionnée dans des travaux des Nations unies pour son rôle dans l’exploitation artisanale de l’or, mais aussi dans les circuits de trafic et les enjeux sécuritaires. À Baboua, l’or artisanal reste l’activité minière dominante dans les documents onusiens récents.
Le cadre régional compte autant que le drame lui-même. Côté camerounais, l’Est du pays concentre des sites aurifères artisanaux et semi-mécanisés, avec Garoua-Boulaï comme point de passage important. Côté centrafricain, la même frontière voit circuler des mineurs, des acheteurs, des transporteurs et parfois des acteurs armés. Les Nations unies ont décrit, dans un rapport récent, des opérations minières illicites autour de Zamboye et un rôle de protection assuré par des hommes armés liés aux 3R, un groupe rebelle centrafricain.
Ce que l’on sait du drame, et ce que cela révèle
Le glissement de terrain a touché une mine d’or artisanale installée dans un secteur exposé aux pluies et aux affaissements de terrain. Des sources locales et des médias ayant recoupé l’information ont indiqué que les secours ont travaillé dans des conditions très difficiles. Le nombre de victimes a évolué au fil des heures, ce qui explique les écarts entre les premiers bilans et les estimations suivantes. Le point commun, en revanche, ne change pas : les mines artisanales non sécurisées restent extrêmement vulnérables aux effondrements.
Au Cameroun, l’épisode survient alors que Yaoundé a durci sa communication sur la filière aurifère. Le ministère des Mines a confirmé en 2026 une vaste opération de restructuration du secteur et de traçabilité de l’or. Le nouveau code minier camerounais, adopté le 19 décembre 2023, prévoit aussi des sanctions contre l’exploitation sans titre ni autorisation. Le texte punit l’exploitation illégale de peines d’emprisonnement et d’amende.
Cette évolution réglementaire répond à un problème bien connu. Le ministère camerounais a reconnu en 2025 puis en 2026 un écart entre l’or déclaré à l’exportation et les quantités censées sortir légalement du pays, tout en parlant de sociétés actives sans titre régulier. L’enjeu dépasse la seule discipline administrative. Il touche la fiscalité, la surveillance des frontières et la crédibilité de toute la chaîne de valeur.
Une richesse stratégique, mais un secteur encore mal capté par l’État
La République centrafricaine n’est pas un cas isolé. Dans beaucoup de pays africains, l’or artisanal soutient des milliers de ménages, surtout dans les zones rurales où les alternatives économiques manquent. Mais cette activité reste souvent peu encadrée, avec des pertes fiscales, des risques environnementaux et une exposition forte aux réseaux criminels. Les Nations unies rappellent depuis plusieurs années que les ressources minières peuvent aussi alimenter l’instabilité quand la gouvernance est faible.
En Centrafrique, l’or est devenu un actif majeur des exportations. Un rapport de la Banque mondiale publié en 2026 souligne que les métaux précieux restent au cœur du portefeuille exportateur du pays, tandis que la hausse des cours soutient les recettes. De son côté, une analyse d’Africtelegraph a estimé les exportations centrafricaines à 313 millions de dollars en 2025, en mettant en avant le poids croissant de l’or. Ce chiffre mérite d’être lu avec prudence, car il traduit surtout une tendance de fond : le métal jaune compte désormais davantage dans les comptes extérieurs du pays.
Mais la hausse des volumes ou des prix ne règle rien si la chaîne reste opaque. Au contraire, elle peut aggraver les tensions. Plus l’or vaut cher, plus les zones de contrôle faibles deviennent convoitées. Plus les contrôles sont intermittents, plus les opérateurs informels gagnent du terrain. Et plus les recettes échappent à l’État, moins celui-ci peut financer la sécurité, l’environnement ou la formalisation du secteur. C’est le cercle que décrivent à la fois les institutions internationales et les autorités camerounaises lorsqu’elles évoquent la traçabilité, les écarts de déclaration et l’assainissement des sites.
Ce que l’Afrique centrale doit surveiller dans les prochains mois
Le premier dossier est judiciaire. Les autorités locales centrafricaines ont ouvert une enquête, mais l’efficacité de la procédure dépendra de l’accès au site, de l’identification des victimes et de la capacité à documenter les causes techniques de l’effondrement. Le deuxième dossier est frontalier. Sans coordination plus ferme entre Bangui et Yaoundé, les zones comme Zamboye et Garoua-Boulaï resteront des espaces de circulation très poreux, où l’or légal, l’or informel et l’or de contrebande se croisent trop facilement.
Le troisième dossier est régional. La Communauté économique des États de l’Afrique centrale, qui inclut le Cameroun et la Centrafrique, gagnerait à traiter l’or artisanal comme un sujet de sécurité économique et pas seulement comme une activité de subsistance. À l’échelle continentale, le débat rejoint celui de la Zone de libre-échange continentale africaine, car la formalisation des filières minières conditionne aussi la qualité des échanges, la traçabilité et la fiscalité. Le prochain test sera simple : savoir si les annonces de réforme se traduisent enfin par des sites plus sûrs, des recettes mieux captées et des frontières mieux surveillées.