Quand une vidéo de prière devient une affaire d’État

Au Sénégal, la frontière entre militantisme, langage religieux et responsabilité publique se resserre vite quand les mots semblent viser le sommet de l’État. Une séquence publiée sur TikTok a suffi pour transformer trois chroniqueurs proches de PASTEF en dossier judiciaire sensible, dans un pays où la parole politique reste scrutée à chaque étape.

L’affaire dit aussi quelque chose du climat à Dakar. Le pouvoir issu de PASTEF n’a pas effacé les tensions internes, et les débats sur la liberté d’expression reviennent régulièrement au premier plan, au moment même où plusieurs réformes institutionnelles et politiques agitent la majorité et l’opposition.

Ce que la justice reproche aux trois hommes

Les personnes visées sont Lamignou Darou, Oustaz Thiep et Ndiaye Touba. Elles exerçaient comme chroniqueurs dans un média proche de PASTEF lorsqu’une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux. Dans ce contenu, elles prononcent des prières appelant le malheur, la maladie et la mort sur « celui qui a trahi le projet de Pastef », une formule largement interprétée comme visant le président Bassirou Diomaye Faye. Le nom du chef de l’État n’a pas été prononcé, mais la lecture politique du message a dominé les réactions.

Le parquet s’est saisi du dossier et a ordonné leur interpellation par la Division spéciale de cybersécurité, une unité de police spécialisée dans les infractions commises en ligne. Selon la presse sénégalaise, les arrestations ont eu lieu dans les locaux du média. Les trois hommes ont ensuite été déférés jeudi 30 juillet 2026 puis placés sous mandat de dépôt pour offense au chef de l’État et discours contraire aux bonnes mœurs.

Sur le plan juridique, le dossier repose sur un vieux texte du Code pénal. L’article 254 du code sénégalais punit l’offense au président de la République d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une amende. L’article 255 sanctionne, lui, la diffusion de fausses nouvelles. Ces dispositions restent contestées par plusieurs organisations de défense des droits humains, qui les jugent trop larges et trop faciles à utiliser contre la parole publique.

Une affaire qui dépasse le seul contentieux pénal

L’arrestation a immédiatement provoqué des réactions politiques et professionnelles. Le SYNPICS, syndicat des professionnels de l’information et de la communication, a dénoncé la méthode, notamment l’interpellation dans les locaux du média. Pour sa part, le maire de Dakar, Abass Fall, cadre de PASTEF, a publiquement contesté l’opportunité de l’arrestation et interpellé le chef de l’État ainsi que les ministres chargés de la justice et de l’intérieur.

La défense, elle, insiste sur un point simple : le président n’a jamais été nommé. L’avocat des trois hommes estime que l’infraction n’est pas constituée et parle d’une procédure destinée à intimider une jeunesse militante très présente sur les réseaux sociaux. Cet argument rejoint une ligne déjà portée par des acteurs des droits humains : au Sénégal, les délits d’expression demeurent souvent traités au pénal, malgré les appels répétés à la dépénalisation de l’offense, de la diffamation et de certaines infractions de presse.

Dans la séquence politique actuelle, cette affaire tombe au moment où les rapports entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se sont publiquement complexifiés. Depuis le début de 2026, l’APS a rapporté plusieurs épisodes montrant des divergences assumées au sommet de l’exécutif, puis une recomposition gouvernementale dans laquelle PASTEF n’a pas conservé la même place qu’auparavant. Autrement dit, le dossier judiciaire n’oppose pas seulement des chroniqueurs à la justice ; il résonne aussi comme un test de discipline interne dans un camp politique qui gouverne mais ne parle plus d’une seule voix.

Liberté d’expression, ordre public et image du pouvoir

Pour les autorités, l’enjeu est clair : éviter que les réseaux sociaux deviennent une scène de diffusion d’attaques personnelles ou d’appels symboliques à la violence. Le Sénégal dispose d’institutions fortes, d’une presse dense et d’un espace numérique très politisé. Dans ce cadre, l’État veut montrer qu’il ne tolère pas les appels à nuire à une personne investie de la magistrature suprême.

Mais l’autre lecture est tout aussi nette. L’usage répété des incriminations liées à l’offense au chef de l’État nourrit l’idée que le droit pénal sert encore de réponse à des propos politiques ou satiriques. C’est précisément ce que dénoncent ARTICLE 19 et Amnesty International Sénégal depuis plusieurs années. Les deux organisations réclament une réforme profonde : soit la suppression, soit la forte limitation des peines de prison pour les délits d’expression.

Le cas est d’autant plus sensible que l’intervention de la Division spéciale de cybersécurité rappelle la montée en puissance du contrôle des contenus numériques au Sénégal. Ce choix traduit une évolution régionale plus large en Afrique de l’Ouest : plusieurs États cherchent à encadrer plus strictement les discours en ligne, au nom de la sécurité, de la moralité publique ou de la lutte contre la désinformation. Mais cette réponse institutionnelle pose toujours la même question : où finit la protection de l’ordre public, et où commence la restriction disproportionnée de la parole ?

Ce qu’il faudra surveiller dans les prochains jours

Le procès annoncé pour lundi dira si le tribunal retient une lecture stricte des propos ou s’il suit l’argument de la défense sur l’absence de citation explicite du président. Au-delà de l’issue judiciaire, l’affaire pèsera sur trois fronts : la relation entre PASTEF et l’État qu’il dirige, la place de la parole militante dans l’espace numérique, et la portée réelle des promesses de réforme du cadre légal sur les délits d’expression.

À l’échelle continentale, le Sénégal reste observé comme un pays de référence institutionnelle en Afrique de l’Ouest. Ce qui s’y joue sur la liberté d’expression, sur les poursuites liées aux réseaux sociaux et sur la relation entre pouvoir politique et justice intéresse aussi la CEDEAO, où les équilibres démocratiques demeurent fragiles. L’affaire des trois chroniqueurs ne dit donc pas seulement quelque chose d’un dossier pénal. Elle renseigne sur la manière dont un État africain arbitrera, dans la durée, entre critique politique, discipline partisane et protection de l’autorité publique.