Une centrale qui dit beaucoup plus qu’un simple chiffre de puissance
Au Rwanda, l’électricité n’est pas seulement une question de confort. C’est un levier de production, d’irrigation, d’emplois et de souveraineté énergétique. À l’échelle du pays, chaque mégawatt ajouté compte double : pour alimenter les foyers, mais aussi pour soutenir une économie qui veut gagner en densité industrielle sans dépendre excessivement des importations d’énergie.
C’est dans ce cadre que s’inscrit Nyabarongo II, au nord de Kigali, sur le cours du Nyabarongo, le principal fleuve du pays. Le chantier, situé entre les districts de Rulindo, Gakenke et Kamonyi, est présenté par les autorités comme l’un des projets énergétiques les plus ambitieux du moment. Il doit renforcer le réseau, mais aussi servir plusieurs usages agricoles grâce à un réservoir pensé comme un outil multipurpose : production électrique, irrigation et limitation des crues.
Le calendrier a toutefois glissé. Initialement attendu plus tôt, le projet est désormais annoncé pour une mise en service fin 2027. Ce décalage n’est pas anecdotique. Dans un pays où la demande progresse vite, il souligne l’écart persistant entre l’accélération des besoins et le temps long des infrastructures lourdes.
Nyabarongo II, pièce d’un système énergétique en rattrapage
Les chiffres donnent la mesure de l’effort engagé. Le gouvernement rwandais indiquait récemment que 85,4 % des ménages avaient déjà accès à l’électricité à la fin de 2025, contre 64,53 % cinq ans plus tôt. La capacité nationale de production était alors estimée à 467,142 MW, alors qu’elle n’atteignait pas 240 MW en 2020/2021. Dans le même temps, la politique énergétique révisée du pays maintient l’objectif d’un accès universel à l’électricité d’ici 2030, avec une montée en puissance des solutions raccordées au réseau et hors réseau.
Nyabarongo II doit ajouter 43,5 MW au parc de production. Ce n’est pas un méga-projet à l’échelle continentale, mais c’est un saut important pour Kigali. La future centrale dépassera Nyabarongo I, qui affiche 28 MW, et viendra compléter une série d’autres chantiers cités par les autorités, parmi lesquels Rusizi III, dans un cadre régional partagé avec le Burundi et la République démocratique du Congo, ainsi que plusieurs projets solaires et de renforcement du réseau.
Le financement illustre aussi la place prise par les partenaires étrangers dans la transition énergétique rwandaise. Le prêt concessionnel de 214 millions de dollars accordé par l’Export-Import Bank of China, au sein d’un coût total annoncé de plus de 340 millions de dollars, montre que la stratégie rwandaise repose sur un montage combinant fonds publics, prêts concessionnels et cofinancements multilatéraux. La Banque africaine de développement et la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures soutiennent également le secteur à travers un programme de 300 millions de dollars destiné à élargir l’accès à une électricité fiable, propre et abordable.
Ce choix a des effets très concrets. Pour les ménages raccordés, il réduit le recours aux sources d’énergie plus coûteuses ou plus précaires. Pour les entreprises, il limite les arrêts de production et améliore la prévisibilité. Pour l’État, il permet de tenir l’objectif politique d’une couverture plus large, tout en préparant une consommation plus productive de l’électricité, notamment dans l’agro-industrie, les services et les zones périurbaines de Kigali.
Entre eau, terres agricoles et réseau électrique, un projet à portée régionale
Nyabarongo II n’a pas été pensé uniquement comme une centrale. Son réservoir doit irriguer plus de 20 000 hectares de terres. C’est un point essentiel dans un pays où la pression foncière est forte et où l’agriculture reste un socle de l’économie réelle. Le barrage peut donc agir à deux niveaux : sécuriser une partie de l’offre électrique et améliorer la résilience agricole, notamment dans les zones qui dépendent encore trop des pluies.
Le chantier a aussi un coût social. Les travaux ont nécessité des relocalisations et des compensations, un sujet sensible dans tout grand projet d’infrastructure. Les autorités mettent en avant l’emploi local, avec plus de 700 Rwandais mobilisés aux pics d’activité, mais la valeur politique de ces chantiers se joue aussi dans leur capacité à livrer des résultats visibles sans laisser de fractures durables. Dans la capitale Kigali, le projet est perçu comme un investissement stratégique. Dans les zones rurales concernées, il est jugé à l’aune de ses retombées immédiates : accès à l’eau, sécurité des terres et amélioration du réseau.
La portée régionale est réelle. Le Rwanda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, où l’interconnexion électrique et les échanges d’énergie deviennent un enjeu croissant. Dans cette logique, produire davantage ne sert pas seulement à réduire un déficit national. Cela prépare aussi une meilleure intégration aux marchés régionaux, alors que plusieurs pays de la zone cherchent à mutualiser les capacités hydrauliques, solaires et de transport d’électricité.
Pour l’Afrique de l’Est, la question est désormais moins celle des annonces que celle de l’exécution. Le Rwanda a déjà franchi une étape importante en élargissant rapidement l’accès à l’électricité. Mais le vrai test reste la même équation partout sur le continent : comment transformer des projets bien financés, souvent techniquement solides, en service fiable pour les ménages, les ateliers, les écoles et les exploitations agricoles. Nyabarongo II répond à cette question à sa manière. Il dira, en 2027, si le pays a réussi à convertir une promesse énergétique en capacité utile, visible et durable.