Quand le gaz existe sous terre, mais pas toujours à l’entrée de l’usine
À Bonny Island, dans le delta du Niger, le défi n’est pas seulement de produire du gaz. Il faut aussi l’acheminer sans rupture jusqu’aux unités de liquéfaction. C’est là que se joue une partie du futur énergétique du Nigeria, pays qui veut rester un fournisseur majeur de gaz naturel liquéfié, au moment où les acheteurs recherchent des volumes plus sûrs et plus diversifiés.
Le sujet dépasse le seul cas de Nigeria LNG. Il touche à la place du Nigeria dans la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, où l’énergie reste un levier central de souveraineté économique. Il touche aussi aux recettes publiques, car les exportations gazières nourrissent les devises, l’emploi industriel et une partie des investissements du secteur.
Un projet de 30 Mtpa, mais une usine encore contrainte
Le cœur du dossier s’appelle Train 7. Nigeria LNG prévoit d’ajouter une nouvelle ligne de liquéfaction pour porter la capacité du site de 22 à 30 millions de tonnes par an, soit une hausse de 35 %. Le projet, annoncé avec un investissement de 10 milliards de dollars, doit renforcer la position du Nigeria dans le marché mondial du GNL.
Mais l’usine n’exploite déjà pas tout son potentiel. Adeleye Falade, directeur général de Nigeria LNG, a indiqué à Bangkok, en marge de la conférence Gastech, que l’entreprise opère avec six trains de liquéfaction à un taux d’utilisation compris entre 82 % et 83 %. Il a aussi confirmé que la compagnie reste sous le régime de force majeure instauré en 2022, après des perturbations de l’approvisionnement liées notamment à de fortes inondations.
Dans l’industrie pétrolière et gazière, la force majeure est une suspension contractuelle liée à des circonstances exceptionnelles. Ici, elle dit une chose simple : l’usine est prête à produire davantage, mais le gaz entrant ne suit pas encore au rythme attendu. Falade a précisé que la levée de cette mesure était envisagée lorsque le taux d’utilisation atteindrait 90 %.
Le groupe évalue l’écart à combler à environ 15 %. Autrement dit, la contrainte est moins industrielle que logistique et amont. Nigeria LNG dit travailler avec l’État et ses partenaires pour augmenter les volumes dirigés vers l’usine.
Le vrai verrou : sécuriser le gaz en amont
Ce diagnostic éclaire une réalité connue des acteurs énergétiques nigérians : le pays dispose de réserves de gaz importantes, mais la chaîne de collecte, de traitement et de transport reste fragile. Dans le delta du Niger, les problèmes de sécurité, les interruptions d’infrastructures et les difficultés de maintenance pèsent encore sur les flux. La cible des 30 Mtpa dépend donc d’abord de la régularité des approvisionnements, pas seulement de la finition du Train 7.
Cette question est stratégique pour Abuja. Le gouvernement nigérian présente le gaz comme une énergie de transition et une source de revenus capables de soutenir la diversification économique. NNPC, la compagnie pétrolière nationale, dit d’ailleurs vouloir aider Nigeria LNG à atteindre 30 Mtpa et à transformer le pays en pôle gazier.
Les actionnaires de Nigeria LNG reflètent aussi cette architecture de long terme : NNPC détient 49 %, Shell 25,6 %, TotalEnergies 15 % et Eni 10,4 %. Ce montage lie étroitement intérêts nigérians et capitaux internationaux, mais il ne remplace pas la question centrale du feedgas, le gaz brut nécessaire à l’usine.
Une fenêtre commerciale à saisir, sans perdre les clients déjà servis
Le calendrier tombe au moment où le marché mondial du GNL reste nerveux. Les perturbations d’acheminement dans le détroit d’Ormuz, sur fond de tensions au Moyen-Orient, ont renforcé l’intérêt des acheteurs pour des cargaisons additionnelles et des fournisseurs capables de livrer régulièrement. Pour le Nigeria, cela crée une fenêtre commerciale favorable. Encore faut-il être en mesure de remplir les contrats.
Nigeria LNG dit d’ailleurs privilégier l’exécution de ses engagements existants, y compris ceux concernés par la force majeure, tout en maximisant les volumes disponibles. Ce choix est logique. Un exportateur qui veut élargir sa présence internationale doit d’abord rassurer ses clients sur la fiabilité de ses cargaisons. Dans un marché concurrentiel, la crédibilité compte autant que la capacité nominale.
Le projet Train 7 a déjà connu plusieurs reports, notamment à cause de la pandémie de Covid-19, puis des secousses liées à la guerre en Ukraine. Ces décalages ont rappelé qu’un projet gazier n’avance pas seulement avec une décision d’investissement. Il dépend d’un enchaînement de contrats, d’approvisionnements, de travaux et d’autorisations.
Ce que cela dit du Nigeria et de l’Afrique de l’Ouest
Pour le Nigeria, l’enjeu est double. À court terme, il s’agit de transformer une ressource abondante en flux exportables stables. À moyen terme, il faut montrer que le pays peut tenir sa place parmi les grands fournisseurs de GNL, alors que d’autres producteurs, notamment au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et en Afrique australe, cherchent eux aussi à capter la demande mondiale.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le dossier rappelle une évidence souvent sous-estimée : la valeur d’un projet énergétique ne se mesure pas seulement à sa capacité installée, mais à la robustesse des infrastructures qui l’alimentent. La région dispose de ressources, de ports, d’opérateurs et d’un marché en croissance. Elle reste toutefois exposée aux limites des réseaux, aux conflits d’usage et aux retards d’exécution. Le cas nigérian sert donc de test.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que technique : faire remonter le taux d’utilisation, stabiliser les approvisionnements et sortir durablement de la logique de contrainte. Si Nigeria LNG y parvient, le Train 7 ne sera pas seulement une extension industrielle. Il deviendra un signal politique et économique pour Abuja comme pour l’ensemble du marché gazier ouest-africain.