À Ikot Abasi, dans l’État d’Akwa Ibom, une usine conçue pour produire de l’aluminium à grande échelle reste à l’arrêt. Son avenir met en lumière un enjeu concret pour le Nigeria : transformer ses ressources énergétiques et ses infrastructures en capacités industrielles durables.
Une fonderie stratégique, mais toujours inactive
L’Aluminium Smelter Company of Nigeria (ALSCON) dispose d’une capacité nominale de 193 000 tonnes d’aluminium par an. Le site comprend aussi une centrale au gaz et un port sur le fleuve Imo. L’entreprise publique russe Rusal en détient 85 % ; l’État nigérian possède les 15 % restants, selon la présentation du groupe.
ALSCON a démarré en 1997, puis interrompu sa production en 2000. Après la reprise du site par Rusal en 2007 et des travaux de remise en état, l’usine a redémarré en 2008. Mais le manque de gaz fiable, les pertes financières et les désaccords sur sa privatisation ont de nouveau fragilisé l’exploitation. Rusal a annoncé la suspension de la production en mars 2013, invoquant notamment l’absence d’approvisionnement continu en gaz.
La capacité affichée ne doit donc pas être confondue avec une production réelle. Rusal indique aujourd’hui que les opérations sont suspendues et fait état de 150 personnes employées sur le site. L’entreprise ne publie pas, sur sa page consacrée à ALSCON, de données récentes détaillées sur les volumes produits ou les coûts de relance.
Un contentieux qui pèse sur la relance
Le dossier juridique remonte à la privatisation de l’usine. BFI Group, un consortium américain, conteste la procédure qui a conduit à la reprise par Rusal. La Cour suprême nigériane a rendu une décision le 26 janvier 2024 dans le litige opposant BFI Group au Bureau of Public Enterprises (BPE), l’organisme fédéral chargé des privatisations. La décision porte sur l’exécution d’un jugement antérieur lié à la vente ; elle ne se résume pas à une nouvelle sentence internationale attribuant définitivement l’usine à un seul camp.
Cette distinction compte. Rusal s’appuie sur une procédure d’arbitrage international antérieure qu’il présente comme favorable à la validité de son acquisition. De son côté, BFI Group invoque les décisions des tribunaux nigérians concernant la privatisation. Le conflit entre ces voies juridiques complique les discussions sur le contrôle de l’actif et sur les investissements à engager.
Le dossier s’est aussi déplacé sur le terrain financier. Le 12 octobre 2026, la Commission nigériane des délits économiques et financiers (EFCC) a inculpé ALSCON et son directeur, Dmitry Zavyalov, dans une affaire portant sur des transferts présumés non déclarés de 582,43 millions de nairas. L’entreprise a plaidé non coupable. Le procès a été renvoyé au 27 janvier 2027. Ces accusations restent à établir devant la justice : elles ne constituent pas une condamnation.
À Abuja, les autorités fédérales cherchent par ailleurs à créer les conditions d’une éventuelle reprise, notamment en examinant le raccordement de l’installation au réseau électrique national. Toutefois, un raccordement ne suffirait pas à lui seul : il faudrait aussi sécuriser l’approvisionnement énergétique, clarifier les droits de propriété et financer la remise en service des équipements.
Des retombées locales qui dépassent le bilan de l’usine
Pour Akwa Ibom, une reprise aurait des effets différents selon les acteurs. Les salariés et les entreprises locales pourraient bénéficier des emplois et des marchés de sous-traitance. Les activités portuaires et les fournisseurs de services pourraient également retrouver un débouché. Mais ces retombées dépendraient du niveau réel de production, des achats effectués au Nigeria et de la capacité de l’usine à fonctionner sans interruptions.
Les ambitions annoncées au moment de la reprise étaient considérables : Rusal évoquait environ 1 900 emplois directs à pleine capacité, ainsi que des milliers d’emplois indirects. Ces projections ne décrivent pas la situation actuelle. Avec 150 employés déclarés par le groupe et une production suspendue, l’écart entre la promesse industrielle et l’activité effective reste important.
À l’échelle nationale, ALSCON pourrait contribuer à réduire le recours aux importations d’aluminium et à diversifier l’économie, encore fortement exposée aux hydrocarbures. Mais une telle contribution suppose davantage qu’une capacité inscrite sur le papier : elle dépend de l’énergie, des infrastructures de transport, de la stabilité juridique et d’une demande suffisante pour écouler la production.
Le pari ghanéen, un contraste à suivre
Le 29 octobre 2026, Rusal et la Ghana Integrated Aluminium Development Corporation (GIADEC), société publique ghanéenne chargée de développer la filière, ont annoncé un accord pour préparer des projets de bauxite et d’alumine. Le dispositif prévoit une mine pouvant atteindre 5 millions de tonnes par an et, dans une phase ultérieure, une raffinerie d’alumine d’une capacité de 1,2 million de tonnes par an. Les montants d’investissement et le calendrier de mise en œuvre n’ont pas été précisés dans l’annonce.
Il s’agit de capacités visées, pas d’installations déjà en production. Le Ghana entend transformer davantage sa bauxite sur place, tandis que Rusal cherche à renforcer son approvisionnement en matières premières. Le groupe est déjà présent en Guinée, notamment dans la production de bauxite et d’alumine. Il a également annoncé en 2025 un projet de fonderie en Éthiopie, qui reste lui aussi à concrétiser.
Pour le Nigeria, ces annonces régionales soulignent une question de fond : les projets industriels peuvent-ils dépasser les accords et les capacités annoncées pour devenir des chaînes de production opérationnelles ? À ALSCON, les prochaines étapes seront judiciaires, énergétiques et financières. Le renvoi du procès à janvier 2027 constitue une échéance proche ; la résolution du différend sur la privatisation et la sécurisation de l’énergie détermineront, elles, si la fonderie peut sortir durablement de l’arrêt.
Sources consultées : présentation d’ALSCON par Rusal, annonce de la suspension de production en 2013, compte rendu de Premium Times sur la procédure de l’EFCC, décision de la Cour suprême nigériane du 26 janvier 2024, dépêche Reuters sur l’accord au Ghana.