Une récolte plus abondante ne suffit pas à rendre une filière agricole plus compétitive. Au Nigeria, le sorgho nourrit les ménages et approvisionne plusieurs industries. Mais son rendement reste faible, tandis que le Brésil gagne des débouchés en Chine. L’écart entre les deux modèles pose une question concrète : comment produire davantage sans dépendre seulement de l’extension des terres cultivées ?

Deux trajectoires agricoles qui se croisent

Les chiffres disponibles appellent d’abord à la prudence. Pour la campagne 2025/2026, le service agricole du département américain de l’Agriculture (USDA) estime la production brésilienne à 7 millions de tonnes, contre 6,5 millions au Nigeria. Ces données placent alors le Brésil devant le pays ouest-africain. Les estimations de production de sorgho publiées par l’USDA ne confirment donc pas, à ce stade, une reprise de la deuxième place mondiale par le Nigeria en 2026/2027.

Une prévision distincte, attribuée à l’USDA dans les estimations disponibles, avance toutefois 7 millions de tonnes pour le Nigeria et 6,5 millions pour le Brésil en 2026/2027. Ce sont des projections susceptibles d’évoluer, et non des récoltes déjà constatées. La différence avec les données publiques relatives à la campagne précédente rappelle combien le classement dépend de la période considérée et des révisions statistiques.

Pour le Nigeria, la production de sorgho est une question d’approvisionnement intérieur autant que de rang mondial. La céréale est cultivée dans plusieurs États du nord, notamment Kano, Kebbi, Jigawa et Sokoto. Elle est consommée par les ménages et transformée par des minoteries, des brasseries et des fabricants d’aliments pour animaux. Le guide de l’ICRISAT sur la culture du sorgho au Nigeria recense ces grands bassins de production.

Au Nigeria, la hausse passe surtout par les surfaces

Les projections rapportées pour 2026/2027 font état d’une récolte nigériane de 7 millions de tonnes, soit 500 000 tonnes de plus que l’année précédente. Mais cette hausse reposerait largement sur l’augmentation des superficies récoltées : de 5,32 à 5,7 millions d’hectares. Le rendement moyen resterait proche de 1,23 tonne par hectare.

Le contraste avec le Brésil est net dans ces mêmes estimations. Une récolte de 6,5 millions de tonnes y serait obtenue sur environ 2 millions d’hectares, soit près de 3,25 tonnes par hectare. Les conditions ne sont pas directement comparables : climats, calendriers agricoles, variétés et systèmes de production diffèrent. Mais le rendement met en lumière un enjeu pour les producteurs nigérians : une croissance durable dépend aussi de la quantité récoltée sur chaque parcelle.

Au Brésil, le sorgho peut prendre place après la récolte du soja. Cette seconde saison valorise les terres lorsque la fenêtre disponible pour semer du maïs se resserre. Le sorgho, plus résistant au stress hydrique que certaines cultures, peut alors intéresser les agriculteurs. Les estimations sectorielles citées dans les données disponibles indiquent aussi des coûts de production inférieurs à ceux du maïs de seconde saison, malgré un prix de vente plus bas.

Pour les producteurs nigérians, relever les rendements suppose des semences adaptées, des conseils agronomiques accessibles et des débouchés suffisamment prévisibles. Les réponses ne se limitent pas aux exploitations : stockage, transport et capacité des acheteurs à absorber des volumes réguliers comptent également. Les programmes de recherche et de vulgarisation de l’ICRISAT et de ses partenaires couvrent notamment les zones Kano-Jigawa et Kebbi-Sokoto. Le programme agricole soutenu par la Banque africaine de développement et mis en œuvre avec l’ICRISAT illustre cette approche par bassins de production.

La Chine ouvre un débouché au sorgho brésilien

La progression du Brésil ne tient pas seulement aux champs. L’accès au marché chinois donne une nouvelle dimension commerciale à la culture. Un protocole phytosanitaire entre les deux pays, conclu en novembre 2024, a fixé les conditions d’accès du sorgho brésilien. En novembre 2025, des établissements brésiliens ont ensuite été autorisés à exporter. Le ministère brésilien de l’Agriculture publie le protocole d’exportation vers la Chine.

Selon des données du commerce extérieur brésilien reprises par Forum Macao, 196 050 tonnes de sorgho ont été achetées par la Chine entre janvier et août 2026, sur 231 200 tonnes exportées par le Brésil pendant cette période. Ces chiffres situent le marché chinois au cœur du débouché exportateur brésilien. Ils ne signifient pas que le sorgho nigérian est directement évincé : la filière du Nigeria répond d’abord à une demande intérieure et régionale. Le bilan des exportations brésiliennes de sorgho vers la Chine détaille ces volumes.

En Chine, le sorgho peut entrer dans l’alimentation animale lorsque son prix le rend compétitif face au maïs. Il sert aussi à produire le baijiu, une eau-de-vie traditionnelle. Pour les acheteurs, la disponibilité de plusieurs fournisseurs peut diversifier les approvisionnements. Pour le Brésil, l’enjeu est de maintenir des volumes et une qualité conformes aux exigences du marché.

Un enjeu qui dépasse le classement mondial

Le Nigeria n’a pas besoin de devenir un grand exportateur vers la Chine pour tirer parti de sa production. L’amélioration des rendements et la régularité des livraisons pourraient déjà renforcer les revenus agricoles et sécuriser l’approvisionnement des transformateurs. Des accords entre producteurs et industriels peuvent aider à préciser les variétés recherchées, agréger les récoltes et rendre les achats plus prévisibles. Ils doivent toutefois laisser une place aux petits producteurs, notamment dans les zones rurales où l’accès aux intrants, au crédit et aux infrastructures reste inégal.

La dimension régionale compte aussi. Le Nigeria est un poids lourd agricole de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Sa production céréalière peut alimenter les échanges et les dispositifs régionaux de sécurité alimentaire. La CEDEAO dispose notamment d’une réserve alimentaire destinée à compléter les stocks nationaux en période de tension. La réserve régionale de la CEDEAO a déjà fourni des céréales au Nigeria.

À Abuja, le débat sur le sorgho rejoint donc celui de la productivité agricole, de la transformation locale et de la circulation des denrées en Afrique de l’Ouest. La prochaine étape sera de voir si les récoltes confirment les prévisions de 2026/2027 et si les gains de production viennent de rendements supérieurs plutôt que de nouvelles extensions des surfaces. Pour les agriculteurs comme pour les industriels, c’est là que se jouera la solidité de la filière.