Un corridor gazier qui dépasse la seule question du gaz

À Abuja, le débat sur un grand gazoduc n’est pas seulement technique. Il touche à une question plus large : comment financer le développement sans enfermer l’Afrique de l’Ouest dans des choix énergétiques coûteux et durables à défaire ? Le projet relie le Nigeria au Maroc, longe l’Atlantique et traverse jusqu’à 13 pays côtiers, avec des ramifications prévues vers des pays enclavés de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La dernière étape politique importante a été franchie en juillet 2026, lorsque les chefs d’État de la région ont signé à Freetown l’accord intergouvernemental du projet, désormais présenté comme le Gazoduc africain atlantique.

Le contexte régional explique l’ampleur de l’enjeu. La CEDEAO a longtemps défendu l’intégration énergétique comme un levier d’industrialisation, au même titre que les routes, les ports ou les interconnexions électriques. Mais cette ambition arrive dans une période de fortes tensions politiques. Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de l’organisation est devenu effectif le 29 janvier 2025, ce qui fragilise encore un espace déjà traversé par des rapports de force complexes. Dans ce paysage, un corridor gazier de près de 6 900 à 7 000 kilomètres, selon les sources institutionnelles, devient autant un projet d’infrastructure qu’un test de cohésion ouest-africaine.

Ce que les promoteurs veulent bâtir

Les promoteurs du projet disent vouloir sécuriser l’approvisionnement énergétique et créer une nouvelle colonne vertébrale économique le long de la côte atlantique. NNPC Ltd, la compagnie pétrolière nationale nigériane, et l’Office national des hydrocarbures et des mines du Maroc présentent l’ouvrage comme un outil d’intégration régionale, avec une capacité annoncée de 30 milliards de mètres cubes par an et un lien vers le réseau gazier euro-méditerranéen. Les documents publiés par la CEDEAO indiquent que l’accord intergouvernemental et l’accord d’accueil ont été approuvés, avant une prochaine phase de structuration autour d’une société de projet à Casablanca et d’une autorité de gouvernance à Abuja.

Le calendrier reste néanmoins étalé. Les informations publiées par Africanews à la suite du sommet de Freetown évoquent un démarrage des travaux en 2028 et une première livraison de gaz visée pour 2031, même si ces échéances restent dépendantes du financement final et des études techniques. Le coût, lui, a beaucoup circulé dans le débat public. Les estimations se situent désormais autour de 27 milliards de dollars dans les communications les plus récentes, alors que d’anciennes évaluations parlaient d’environ 23 milliards d’euros. Il s’agit donc d’un projet dont le montant exact évolue encore avec les arbitrages techniques et financiers.

Le Nigeria veut monétiser son gaz, mais la région manque surtout d’électricité

Pour Abuja, l’enjeu est clair : transformer le gaz en revenu, en industrie et en puissance régionale. Le Nigeria reste l’un des géants gaziers du continent, et ses responsables présentent désormais le gaz comme un pilier de l’industrialisation nationale. NNPC Ltd a même publié en 2026 un nouveau Gas Master Plan, pensé pour faire du gaz un moteur de croissance interne. Dans le même temps, la compagnie met en avant d’autres infrastructures, comme le gazoduc OB3, pour montrer que le réseau domestique progresse aussi. Le message est politique autant qu’économique : le Nigeria ne veut pas seulement exporter une molécule, il veut peser sur la chaîne de valeur.

Mais l’argument du développement se heurte à une réalité simple. L’Afrique n’a pas seulement un problème de production ; elle a surtout un immense déficit d’accès. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 600 millions d’Africains vivent encore sans électricité, tandis que le Maroc, le Nigeria et plusieurs partenaires régionaux cherchent à attirer des capitaux vers les infrastructures. La Banque mondiale et la Banque africaine de développement ont lancé un objectif commun pour connecter 300 millions de personnes en Afrique d’ici 2030. Cela rappelle que, pour beaucoup de ménages, la vraie urgence n’est pas le gaz d’exportation, mais la lumière à la maison, l’alimentation des petits commerces, l’eau pompée et les ateliers qui peuvent enfin tourner.

Le débat climatique n’est pas abstrait

Les critiques du projet ne contestent pas seulement son coût. Elles dénoncent aussi le risque d’un verrouillage fossile. Des infrastructures de cette taille doivent fonctionner pendant des décennies pour être rentables. C’est précisément ce que redoutent certaines ONG financières et environnementales : que les pays riverains immobilisent des capitaux pendant 20, 30 ou 40 ans au lieu d’accélérer les renouvelables, le stockage et les mini-réseaux. L’argument porte d’autant plus que le solaire offre déjà un avantage évident en Afrique de l’Ouest : il peut être déployé vite, de manière décentralisée, sans attendre la construction d’un réseau transfrontalier géant.

Les défenseurs du gaz répondent qu’il faut distinguer accès à l’énergie et transition climatique. Ils rappellent que l’Afrique ne représente qu’environ 4 % des émissions mondiales de CO2, alors que le continent subit déjà de plein fouet les effets du réchauffement. Cet argument, relayé par des institutions onusiennes, nourrit une lecture africaine du sujet : le droit au développement ne peut pas être traité comme un luxe, surtout dans des pays où l’électrification reste incomplète et où les usages productifs de l’électricité sont encore limités. Mais la question centrale demeure la même à Abuja, Dakar, Praia ou Rabat : quel mix énergétique peut soutenir la croissance sans repousser indéfiniment la transformation du système ?

Ce que ce dossier dit de l’Afrique de l’Ouest

Le gazoduc Nigeria-Maroc, ou Gazoduc africain atlantique, est désormais un projet de géopolitique autant que d’ingénierie. Il relie le Nigeria à la façade atlantique du continent, associe la CEDEAO, le Maroc et la Mauritanie, et place Abuja au centre d’un futur hub de gouvernance énergétique. Mais il arrive au moment où la région cherche encore l’équilibre entre souveraineté, intégration et financement. La prochaine étape sera celle des investisseurs, des études détaillées et de la décision finale d’investissement. C’est là que se dira si ce corridor devient une véritable infrastructure africaine de développement, ou un grand projet de plus dont le continent doit encore porter le coût politique, financier et climatique.