À Lagos, Abuja ou dans les villes secondaires du Nigeria, une panne de courant peut interrompre une activité, ralentir un atelier ou obliger un commerce à recourir à un générateur. Le solaire décentralisé offre une autre voie, mais son déploiement dépend aussi de la capacité des entreprises et des ménages à financer les équipements.

Une nouvelle ligne de crédit de 30 millions de dollars destinée à Sterling Bank place une banque nigériane au centre de cette équation. L’enjeu dépasse l’ajout de panneaux solaires : il s’agit de faire circuler davantage de financements dans un secteur où le besoin reste considérable et où les solutions doivent s’adapter aux réalités locales.

Un déficit énergétique qui nourrit la demande

Le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest et le principal marché de la région. Pourtant, l’accès à l’électricité demeure profondément inégal. Le rapport international « Tracking SDG 7 », qui suit les progrès vers l’accès universel à l’énergie, estime à environ 87 millions le nombre de Nigérians privés d’électricité en 2024. Ce chiffre, issu de données agrégées, mesure l’accès déclaré et ne résume pas les difficultés vécues par les personnes déjà raccordées, mais confrontées à un service irrégulier.

Dans ces conditions, les systèmes solaires hors réseau — installés sans dépendre directement du réseau national — peuvent fournir une source d’électricité aux ménages, aux entreprises et aux communautés éloignées. Les mini-réseaux, eux, alimentent plusieurs utilisateurs à partir d’une installation locale. Ces solutions ne remplacent pas à elles seules un réseau public fiable. Elles peuvent toutefois répondre à des besoins ciblés, notamment lorsque les raccordements tardent ou que l’approvisionnement varie.

Le cadre énergétique évolue également. La loi nigériane sur l’électricité de 2023 a ouvert la voie à des marchés régulés au niveau des États, tandis que le régulateur national conserve des compétences sur le réseau et les activités interétatiques. En mai 2026, la Commission nigériane de régulation de l’électricité indiquait que 15 États avaient pris en charge la régulation de leur marché local. Cette décentralisation peut faciliter des projets adaptés aux territoires, mais elle exige une coordination entre autorités fédérales, régulateurs locaux et opérateurs.

Trente millions de dollars, deux usages ciblés

Le 29 octobre 2026, Proparco, filiale du groupe de l’Agence française de développement dédiée au secteur privé, et Sterling Bank ont annoncé la signature d’une ligne de crédit senior de 30 millions de dollars. L’accord a été signé au siège de la banque, à Lagos, par Abubakar Suleiman, son directeur général, et Christophe Lecourtier, directeur général de l’AFD.

Selon les deux partenaires, 80 % de la facilité, soit 24 millions de dollars, doivent financer des projets d’énergies renouvelables, en particulier des solutions solaires décentralisées. Les 6 millions restants sont réservés aux petites et moyennes entreprises de la chaîne de valeur agricole. Les conditions détaillées de répartition entre projets solaires, entreprises bénéficiaires et régions n’ont pas été précisées dans l’annonce.

Le choix d’une banque locale comme intermédiaire est central. Plutôt que de financer directement chaque ménage ou développeur, Proparco prête à Sterling Bank, qui pourra ensuite accorder des financements à des projets et à des entreprises nigérianes. Cette démarche s’inscrit dans la stratégie HEART de Sterling, qui couvre la santé, l’éducation, l’agriculture, les énergies renouvelables et les transports.

Ce financement s’ajoute à une opération annoncée en mars 2026 : le programme UGEAP, géré par Cygnum Capital, avait alors accordé 13 millions de dollars à Sterling pour développer ses prêts aux projets d’énergie renouvelable décentralisée. Le programme mentionnait les systèmes solaires domestiques, les mini-réseaux et les installations commerciales et industrielles. Les deux opérations mobilisent donc des bailleurs distincts autour de la capacité de prêt d’une même banque.

Le crédit local, levier mais pas solution unique

Pour les petites entreprises solaires, l’accès à un financement adapté peut déterminer la possibilité d’acheter du matériel, de développer un projet ou de proposer des paiements échelonnés à leurs clients. Les ménages et les commerces peuvent, eux, bénéficier indirectement de l’élargissement des prêts. Dans les zones rurales ou mal desservies, les mini-réseaux peuvent répondre à des besoins collectifs ; en ville, les installations pour entreprises peuvent limiter les interruptions d’activité.

Mais un crédit ne garantit pas automatiquement des équipements abordables, un service de qualité ni une baisse des dépenses énergétiques. Les résultats dépendront des conditions auxquelles Sterling prêtera, de la solidité des projets financés et de la capacité des clients à rembourser. Le risque de change compte aussi : une partie du financement est libellée en dollars, tandis que de nombreux revenus et remboursements des bénéficiaires sont en nairas. L’annonce ne précise pas comment ce risque sera réparti.

Les 6 millions destinés aux PME agricoles relient par ailleurs l’énergie à la production. Un approvisionnement plus régulier peut soutenir le stockage, la transformation ou l’irrigation, selon les activités financées. Toutefois, aucun objectif de prêts, de connexions électriques ou de bénéficiaires n’a été communiqué. Il est donc trop tôt pour mesurer l’effet attendu sur les revenus des entreprises ou l’accès à l’électricité.

Un enjeu qui dépasse les frontières nigérianes

Le Nigeria est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui travaille aussi à l’intégration des échanges d’électricité dans la région. Des projets solaires locaux ne remplacent pas les interconnexions régionales ni les investissements dans la production et le transport. Ils ajoutent cependant des sources d’approvisionnement réparties sur le territoire et peuvent contribuer à la résilience des communautés et des activités économiques.

À l’échelle du continent, l’opération met en lumière un enjeu de financement : les capitaux internationaux peuvent apporter des ressources et une durée de prêt utiles, tandis que les banques africaines disposent d’une connaissance directe des entreprises et des marchés locaux. Pour que cette combinaison produise des effets concrets, il faudra suivre les prêts effectivement déployés, leurs conditions, la part accordée aux projets nigérians et la qualité du service fourni aux clients.

La prochaine étape sera donc moins l’annonce d’un montant que sa traduction sur le terrain. Le nombre de projets financés, leur répartition entre zones urbaines et rurales, ainsi que les résultats pour les PME agricoles permettront d’évaluer si cette ligne renforce durablement le rôle des banques nigérianes dans l’accès à l’énergie.