À Abuja, la question n’est plus seulement de produire davantage de lait. Le Nigeria cherche aussi à bâtir une filière capable de garantir la qualité, d’organiser la collecte et de transformer localement une matière première encore largement insuffisante.
Cette ambition prend une dimension régionale. Première économie et premier grand marché de consommation d’Afrique de l’Ouest, le Nigeria veut réduire sa dépendance aux importations. Pour y parvenir, ses professionnels regardent vers le Kenya, un pays qui a structuré plus tôt ses réseaux de collecte, ses normes sanitaires et ses unités de transformation.
Une mission nigériane au Kenya pour observer toute la chaîne
Une délégation de la Commercial Dairy Ranchers Association of Nigeria (CODARAN), l’organisation qui représente les éleveurs laitiers commerciaux nigérians, a entamé en septembre 2026 une mission d’échange au Kenya.
La visite est organisée avec l’Africa Agribusiness Academy. Elle porte sur l’ensemble de la chaîne, de l’élevage à la commercialisation. Les échanges concernent notamment la productivité des troupeaux, le contrôle de la qualité, la réglementation et le développement du marché.
Le 23 septembre 2026, le Kenya Dairy Board, l’organisme chargé de l’encadrement et de la régulation du secteur laitier kényan, a indiqué avoir reçu la délégation nigériane. Les participants ont également visité le laboratoire national de réglementation laitière du Kenya.
Cette étape est importante. Dans une filière laitière, la production ne suffit pas. Le lait doit être collecté rapidement, conservé dans de bonnes conditions, contrôlé, puis transformé. Chaque maillon défaillant augmente les pertes et fragilise la confiance des consommateurs.
Le Kenya dispose d’une expérience utile sur ces différents sujets. Selon un rapport de performance du gouvernement kényan, les unités industrielles et coopératives ont traité 987,4 millions de litres de lait entre juillet 2024 et juin 2025. Le volume a dépassé l’objectif annuel de 825 millions de litres.
Cette progression a été attribuée à plusieurs facteurs. Le document cite notamment l’amélioration des conditions météorologiques, le respect accru des règles de production et les investissements dans la collecte et la transformation.
Le Kenya offre une expérience, pas une recette prête à l’emploi
Le choix de Nairobi ne signifie pas que le Nigeria souhaite reproduire intégralement le modèle kényan. Les deux pays présentent des réalités différentes. Le Kenya s’appuie sur un réseau ancien de coopératives laitières et sur une forte concentration de petits producteurs dans certaines régions. Le Nigeria doit composer avec un territoire beaucoup plus vaste, des systèmes d’élevage variés et une présence importante de communautés pastorales.
La question de l’alimentation animale sera centrale. Une vache laitière produit davantage lorsqu’elle dispose d’un fourrage régulier, d’un accès à l’eau et de soins vétérinaires adaptés. Or les coûts des aliments, les difficultés logistiques et les tensions liées à l’accès aux terres pèsent sur les exploitations nigérianes.
La mission permettra donc surtout d’étudier des méthodes. Il s’agit de comprendre comment organiser les relations entre éleveurs, coopératives, transformateurs, laboratoires et autorités publiques. Il faudra ensuite adapter ces pratiques aux réalités des États fédérés du Nigeria.
Cette adaptation devra aussi tenir compte des producteurs qui travaillent en dehors des circuits industriels. Une stratégie centrée uniquement sur les grandes fermes risquerait de laisser de côté une partie des éleveurs et des collecteurs. À l’inverse, l’intégration progressive des petits producteurs peut élargir l’offre locale et créer davantage de revenus dans les zones rurales.
Abuja fixe un objectif de 1,4 million de tonnes d’ici 2030
Le gouvernement fédéral a annoncé, le 1er juin 2025 à Abuja, son intention de faire passer la production nationale de lait de 700 000 à 1,4 million de tonnes par an dans un délai de cinq ans. L’objectif revient à doubler la production d’ici 2030.
Le ministère fédéral du Développement de l’élevage veut associer les États, les entreprises privées, les partenaires techniques, les chercheurs et les communautés pastorales. Cette approche doit permettre de construire une feuille de route commune plutôt que de multiplier des projets isolés.
Le gouvernement estime également que l’augmentation de la production locale peut réduire une facture d’importation annuelle évaluée à plus de 1,5 milliard de dollars. Ce chiffre, communiqué par le ministère, doit toutefois être lu comme une estimation de référence. Il dépend de la consommation, des cours internationaux, du taux de change et de la composition des produits importés.
La stratégie nationale repose sur plusieurs priorités. Elle prévoit d’améliorer la nutrition animale, la santé des troupeaux, la génétique, l’accès au financement et la transformation. Elle met aussi en avant la participation des jeunes et des femmes, qui jouent un rôle important dans la collecte, la transformation artisanale et la commercialisation.
Les capitaux arrivent, mais l’exécution sera décisive
Le secteur privé commence déjà à accompagner cette nouvelle orientation. En mars 2026, la Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA), le fonds souverain nigérian, a signé un protocole d’accord avec la société britannique Asset Green Ltd.
Le projet annoncé représente environ 496 millions de dollars. Il prévoit 20 000 hectares consacrés aux cultures fourragères, une ferme pouvant accueillir 10 000 vaches laitières et une unité de transformation. Selon Channels Television, cette unité doit produire du lait frais, de la poudre de lait, du beurre et de la crème, ainsi que jusqu’à 15 000 tonnes de lait infantile par an.
Un autre projet a été annoncé dans l’État d’Ogun. Pure Dairy Herds prévoit d’y développer une ferme laitière évaluée à environ 250 millions de dollars. Les détails sur la capacité de production et le calendrier d’exécution restent limités à ce stade.
Ces annonces montrent l’intérêt croissant des investisseurs. Elles ne constituent cependant pas encore une hausse effective de l’offre. Un protocole d’accord fixe un cadre de coopération, mais il doit être suivi d’un financement confirmé, d’autorisations, d’infrastructures et d’une mise en service réelle.
Le défi sera également social et territorial. Les grands complexes peuvent accroître rapidement les volumes, mais ils devront sécuriser l’accès au foncier, préserver les ressources en eau et maintenir des relations claires avec les éleveurs voisins. Dans les villes, l’enjeu sera celui du prix et de la disponibilité. Dans les zones rurales, il concernera surtout les revenus, l’emploi et l’accès aux services vétérinaires.
Un enjeu pour la CEDEAO et au-delà
La transformation de la filière nigériane aura des effets sur la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui cherche à renforcer les échanges entre ses membres. Une production locale plus importante pourrait réduire la pression sur les importations régionales et ouvrir de nouveaux débouchés pour les équipements, les aliments pour animaux et les services spécialisés.
Mais le Nigeria devra aussi arbitrer entre la protection de sa production nationale et le maintien d’un marché accessible aux consommateurs. Des restrictions trop rapides sur les importations pourraient provoquer des tensions sur les prix si l’offre locale ne suit pas.
La prochaine étape sera donc moins spectaculaire que l’annonce d’un investissement. Elle sera pourtant décisive : mesurer la production réelle, améliorer la collecte, faire respecter les normes et intégrer les éleveurs dans la chaîne de valeur. C’est sur ces indicateurs, plus que sur le montant des projets annoncés, que se jugera la capacité du Nigeria à réduire durablement sa dépendance extérieure.