Quand le sud marocain devient un terrain d’expérimentation
À Guelmim, au sud du Maroc, une exploitation familiale montre qu’une terre jugée pauvre peut redevenir productive. Le sujet dépasse largement le cas d’une ferme. Il dit quelque chose de plus vaste : dans un pays confronté à une pression hydrique structurelle, l’agriculture ne peut plus reposer sur les mêmes méthodes qu’hier. Le Maroc figure parmi les pays les plus exposés au stress hydrique, et les autorités comme les bailleurs internationaux placent désormais l’adaptation au centre des politiques agricoles.
Dans cette trajectoire, les solutions venues du terrain pèsent de plus en plus lourd. Elles complètent les grands programmes publics, comme le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 et le Plan national de l’eau 2020-2050, mis en avant par la Banque mondiale pour renforcer la sécurité hydrique du royaume.
Une ingénieure, une ferme, puis une méthode
Wissal Ben Moussa est ingénieure en agroalimentaire. Son parcours n’a rien d’un récit linéaire. Après une expérience en entreprise, elle s’est tournée vers l’agriculture en partant d’un petit potager de 200 mètres carrés, avant d’élargir ses essais à la régénération des sols sur la ferme familiale de Nzaha, dans le sud marocain. Sand to Green, la structure qu’elle a cofondée, est née de cette séquence de terrain, puis d’une formalisation plus récente de l’activité. L’entreprise indique que l’aventure a commencé dès 2018 sur ce domaine, avant la création de la start-up en 2022.
Ce point compte. Dans beaucoup de zones arides du Maroc, l’enjeu n’est pas seulement de produire plus. Il faut produire autrement, avec moins d’eau, moins de dégradation des sols et davantage de résilience face aux chocs climatiques. La FAO rappelle que l’approche dite “climate-smart agriculture”, ou agriculture intelligente face au climat, vise précisément à concilier sécurité alimentaire, adaptation et baisse des émissions.
À Guelmim, l’idée de départ n’est donc pas esthétique. Elle est agronomique. Reconstituer un système vivant, en s’inspirant des oasis marocaines, de l’agroforesterie et de la gestion fine de l’eau. La FAO décrit d’ailleurs les systèmes oasiens des montagnes de l’Atlas comme des organisations agricoles complexes, adaptées depuis longtemps aux contraintes extrêmes du climat.
Régénérer les sols, mesurer les effets, transmettre le modèle
Sand to Green dit travailler sur la restauration de terres dégradées par des pratiques agroforestières et des outils numériques de suivi. L’entreprise explique que son approche combine collecte de données sur les sols et les cultures, analyse des résultats et diffusion de bonnes pratiques vers d’autres exploitations. Autrement dit, elle cherche moins à vendre un récit qu’à standardiser une méthode réplicable.
Cette logique rejoint un mouvement plus large dans l’agriculture marocaine. En 2025, la FAO et la Banque mondiale ont souligné la montée des investissements “climate-smart” dans l’agroalimentaire du pays, avec un programme de 250 millions de dollars financé par la Banque mondiale pour renforcer la résilience, la sécurité sanitaire et l’accès au marché des petits producteurs.
Le Maroc reste toutefois dans une situation délicate. Les rapports de la Banque mondiale rappellent qu’il fait partie des pays les plus exposés au manque d’eau. Les autorités ont déjà dû activer plusieurs leviers : modernisation de l’irrigation, mobilisation des barrages, et arbitrages entre usage agricole, eau potable et besoins urbains. Le gouvernement marocain a même signalé, à l’orée de la campagne 2024-2025, cinq années consécutives de sécheresse ayant touché l’ensemble du secteur agricole.
Dans ce contexte, les approches portées par des entrepreneures comme Wissal Ben Moussa ont un double effet. Elles offrent des débouchés techniques aux exploitations en zones sèches. Elles donnent aussi une visibilité à une génération d’acteurs marocains qui associent innovation, souveraineté alimentaire et gestion durable des ressources.
Un signal marocain, mais aussi africain
La portée dépasse les frontières du Maroc. La restauration des sols, l’agroforesterie et l’adaptation à la sécheresse sont devenues des thèmes centraux du débat africain sur le climat. Au Maghreb comme au Sahel, la question est la même : comment sécuriser la production sans épuiser les nappes, ni accélérer l’érosion des terres ? La FAO rappelle que l’Afrique du Nord concentre de fortes contraintes hydriques, tandis que les politiques climatiques du continent poussent vers des modèles plus sobres en eau et plus ancrés dans les territoires.
Le cas de Sand to Green illustre aussi une inflexion importante. L’innovation agricole africaine ne vient pas seulement des grands centres urbains ou des programmes institutionnels. Elle naît aussi dans des espaces périphériques, là où la contrainte est la plus forte. C’est souvent là que les solutions deviennent réellement utiles. À Guelmim, l’enjeu n’est donc pas de “verdir le désert”, formule trop simplificatrice. Il s’agit de reconstruire un équilibre entre sol, arbre, culture et eau, dans un pays qui cherche encore le bon dosage entre sécurité hydrique, emploi rural et modernisation agricole.
Pour le Maroc, la suite se jouera dans l’exécution : irrigation, réutilisation de l’eau, soutien aux petits producteurs et montée en gamme des filières. Pour le continent, l’enjeu est plus large encore. Les solutions testées dans le sud marocain peuvent nourrir les réflexions de nombreuses régions sèches d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, où la régénération des sols devient une condition de la souveraineté alimentaire.