À quelques jours des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026, le véritable enjeu ne se joue pas seulement dans les bureaux de vote. Il se mesure aussi dans la distance entre une partie de la jeunesse et les institutions censées porter ses attentes. Un an après la mobilisation de GenZ212, l’emploi, le pouvoir d’achat et l’accès aux services publics restent au centre des conversations.
Une génération mobilisée, mais pas encore convertie au vote
Le collectif GenZ212 est apparu à l’automne 2025 sur les réseaux sociaux. Le nombre 212 renvoie à l’indicatif téléphonique international du Maroc. Le mouvement a rapidement fédéré de jeunes Marocains autour de revendications sociales et politiques.
Ses demandes portaient notamment sur l’amélioration de l’éducation et de la santé publiques, la lutte contre la corruption, la création d’emplois et une représentation plus crédible de la jeunesse. Les manifestants contestaient aussi les priorités budgétaires du gouvernement, alors que le Maroc investit dans de grandes infrastructures sportives liées à la Coupe d’Afrique des nations 2025 et à la Coupe du monde 2030.
Les rassemblements de septembre et d’octobre 2025 avaient marqué par leur organisation décentralisée. Les appels circulaient sur Discord, TikTok et d’autres plateformes. Cette méthode a permis au mouvement de toucher rapidement plusieurs villes, sans dépendre d’un parti ou d’un dirigeant identifié.
Mais cette force constitue aussi une limite. Un collectif numérique peut exprimer une colère avec efficacité. Il lui est plus difficile de transformer cette énergie en programme électoral, en candidature ou en implantation locale. La mobilisation dans la rue ne produit donc pas automatiquement une participation dans les urnes.
Le mouvement avait suspendu certaines manifestations après plusieurs semaines de mobilisation. Il avait toutefois maintenu ses revendications. D’après des observateurs et des médias marocains, cette pause n’a pas signifié la disparition du malaise. Elle a plutôt déplacé le débat vers les familles, les campus, les lieux de travail et les réseaux sociaux.
Le chômage et le coût de la vie au cœur du désenchantement
Pour de nombreux jeunes Marocains, le premier problème reste l’accès à une vie autonome. Obtenir un emploi stable, se loger et construire un projet familial deviennent difficiles, surtout dans les grandes villes où les dépenses augmentent rapidement.
La situation est encore plus tendue pour les diplômés qui alternent stages, contrats courts et périodes sans activité. Dans les zones rurales et les villes moyennes, les possibilités sont souvent plus limitées. Les écarts territoriaux renforcent ainsi le sentiment d’abandon exprimé dans les mobilisations de 2025.
Le marché du travail marocain crée des emplois dans plusieurs secteurs, notamment l’industrie, les services, le numérique et les activités liées aux infrastructures. Cependant, cette dynamique ne bénéficie pas de manière uniforme à toutes les catégories de la population. Les jeunes sans réseau professionnel ou sans formation adaptée restent exposés à la précarité.
Le secteur informel joue également un rôle important. Il offre des revenus à de nombreuses familles, mais sans garantir une protection sociale complète ni une stabilité suffisante. Pour les jeunes concernés, les promesses électorales sur l’emploi sont donc jugées à l’aune d’une expérience concrète : trouver un travail déclaré et durable.
Le pouvoir d’achat ajoute une pression quotidienne. Les prix des produits essentiels, des transports et du logement pèsent sur les ménages. Les classes moyennes urbaines comme les familles rurales doivent arbitrer davantage leurs dépenses. Dans ce contexte, les indicateurs macroéconomiques ne suffisent pas à convaincre si l’amélioration annoncée n’est pas visible dans la vie courante.
Éducation et santé : des services publics au centre du débat
GenZ212 a placé l’éducation et la santé au cœur de son discours. Ce choix répond à des expériences largement partagées : établissements surchargés, inégalités entre territoires, accès irrégulier aux soins et difficultés de recrutement dans certaines spécialités.
Le Maroc a engagé plusieurs réformes pour renforcer la protection sociale et moderniser les services publics. La généralisation de l’assurance maladie constitue une transformation importante. Toutefois, l’accès à une couverture ne garantit pas toujours la disponibilité d’un médecin, d’un hôpital ou d’un traitement près du lieu de résidence.
Le même constat vaut pour l’école. Les investissements dans les infrastructures et la réforme des programmes peuvent produire des effets durables. Mais les familles attendent aussi des classes moins chargées, un meilleur accompagnement pédagogique et une insertion professionnelle plus directe après les études.
Ces attentes créent une différence entre les annonces nationales et la réalité locale. À Rabat et Casablanca, les citoyens peuvent accéder à davantage de services et d’opportunités. Dans des provinces éloignées ou montagneuses, les distances et le manque de personnel rendent les réformes moins perceptibles.
Des partis face à une défiance qui dépasse les urnes
Les partis politiques marocains cherchent à mobiliser les électeurs autour de programmes économiques et sociaux. Pourtant, une partie de la jeunesse ne se reconnaît pas dans les formations existantes. Elle leur reproche leur langage électoral, leur manque de renouvellement et leur difficulté à rendre des comptes entre deux scrutins.
Le problème ne concerne donc pas seulement l’abstention. Il touche aussi la représentation. Un jeune peut voter sans considérer qu’un parti défend réellement ses intérêts. À l’inverse, un autre peut rester éloigné du scrutin tout en suivant avec attention les débats politiques sur les réseaux sociaux.
Cette évolution modifie la relation traditionnelle entre citoyen et parti. Les jeunes s’informent auprès de créateurs de contenu, de groupes en ligne et de médias numériques. Ils comparent rapidement les déclarations publiques, les résultats annoncés et les expériences personnelles. La parole politique est ainsi soumise à une vérification permanente.
Les élections ne régleront pas à elles seules ce déficit de confiance. Les futurs élus devront surtout démontrer leur capacité à suivre les politiques publiques dans la durée. La question sera aussi celle de la transparence : quels objectifs, quels budgets et quels résultats dans les domaines de l’emploi, de la santé et de l’éducation ?
Un scrutin observé au-delà des frontières marocaines
Le vote du 23 septembre 2026 intervient dans un environnement régional où la jeunesse joue un rôle politique croissant. Dans plusieurs pays d’Afrique du Nord et du continent, les mobilisations récentes ont utilisé les réseaux sociaux pour dénoncer le chômage, les inégalités et la faiblesse des services publics.
Le Maroc appartient à l’Union du Maghreb arabe, une organisation régionale dont l’activité politique reste limitée. Il entretient aussi des relations économiques étroites avec l’Afrique de l’Ouest, l’Europe et le reste du continent. Les choix faits en matière d’emploi, de formation et de protection sociale auront donc une portée qui dépasse le cadre national.
Pour les dirigeants marocains, l’enjeu est double. Il faut préserver la stabilité institutionnelle tout en répondant à des demandes sociales devenues plus visibles. Pour les partis, il faut convaincre une génération qui ne se contente plus de promesses générales. Pour la jeunesse, enfin, la question reste ouverte : transformer la colère exprimée en 2025 en participation politique, ou maintenir la pression depuis l’extérieur du système.
Le résultat du scrutin donnera une première indication. Il faudra ensuite observer la composition de la Chambre des représentants, les priorités du prochain gouvernement et la place accordée aux politiques publiques dans les territoires éloignés des centres de décision. C’est sur ces éléments, plus que sur les seuls discours de campagne, que se mesurera la réponse politique au malaise exprimé par les jeunes Marocains.