À l’entrée du détroit de Gibraltar, les navires ne font pas que passer entre l’Atlantique et la Méditerranée : ils dessinent aussi des routes commerciales et des rapports de force. Pour le Maroc, l’enjeu est désormais de transformer la croissance de Tanger Med en activité durable, au-delà du seul transbordement de conteneurs.

Un port devenu pivot des échanges

Installé au nord du Maroc, près de Tanger et face aux côtes espagnoles, Tanger Med s’est développé par étapes depuis le milieu des années 2000. Sa position sur l’un des passages maritimes les plus fréquentés du monde lui permet de relier les lignes entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et les Amériques. Le complexe associe terminaux, zones logistiques et activités industrielles.

Cette montée en puissance s’inscrit dans une stratégie nationale de développement des infrastructures et des exportations. Elle intervient aussi dans un espace régional où les ports méditerranéens se concurrencent pour attirer les lignes maritimes, les opérateurs et les investissements. L’Union du Maghreb arabe, qui réunit notamment le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, reste peu intégrée sur le plan économique : les échanges portuaires ne se traduisent donc pas automatiquement par une chaîne logistique régionale coordonnée.

Le trafic donne la mesure de la pression sur les installations existantes. Selon l’autorité portuaire, les quatre terminaux de Tanger Med ont traité 11 106 164 EVP en 2025, soit des conteneurs ramenés à une unité standard de vingt pieds. C’est 8,4 % de plus qu’en 2024. Le complexe a également traité 161 millions de tonnes de marchandises cette année-là. Les chiffres du trafic conteneur ont été publiés par l’autorité portuaire et repris par le média public marocain SNRT News.

Tanger Med 3 : capacité et capitaux privés

Face à cette croissance, le Maroc prévoit de lancer Tanger Med 3, un nouveau port situé à l’ouest de Tanger Med 2. Le projet doit ajouter 1 200 mètres de quais et une capacité annuelle de 4,5 millions d’EVP. Le communiqué du Cabinet royal, publié sur le portail officiel Maroc.ma, chiffre l’investissement public à 8 milliards de dirhams.

Ce montant mérite d’être distingué des estimations en euros avancées dans certaines présentations du projet : le chiffre officiel communiqué est en dirhams. Le chantier doit aussi mobiliser des capitaux privés. Un contrat de concession a été signé avec Maersk-APM pour développer le nouveau terminal à conteneurs. Les opérations sont prévues à partir de 2031, selon le communiqué royal.

La capacité supplémentaire répond à un besoin concret : éviter que la hausse des volumes ne se traduise par une saturation des quais ou une perte d’attractivité auprès des compagnies maritimes. Mais une capacité annoncée n’est pas un trafic garanti. Les résultats dépendront des délais de construction, de la demande mondiale, des choix des armateurs et des connexions entre le port, les zones industrielles et les marchés intérieurs.

Le modèle repose par ailleurs sur une articulation entre investissements publics et exploitation privée. L’État finance les infrastructures lourdes, tandis que les concessionnaires apportent équipements et savoir-faire opérationnel. Ce partage peut accélérer le développement. Il pose aussi la question de la répartition des bénéfices : les retombées locales dépendront des emplois créés, de la place des entreprises marocaines dans les contrats et de la valeur ajoutée conservée dans le pays.

Nador West Med, deuxième pôle du dispositif

L’extension de Tanger Med n’est pas le seul chantier portuaire annoncé. À plus de 400 kilomètres à l’est, le complexe de Nador West Med doit accueillir prochainement ses premières opérations. Son premier terminal à conteneurs doit offrir, à terme, une capacité de 3,5 millions d’EVP. Le projet comprend aussi un terminal de gaz naturel liquéfié annoncé à 5 milliards de mètres cubes de capacité annuelle, ainsi qu’un terminal pour les hydrocarbures.

Le communiqué royal présente les deux ports comme complémentaires. Tanger Med est déjà un grand centre de transbordement, c’est-à-dire un lieu où les conteneurs sont transférés d’un navire à un autre avant de poursuivre leur route. Nador West Med doit élargir l’offre portuaire et énergétique du pays, tout en renforçant les infrastructures dans l’Oriental. Les liaisons routières et ferroviaires annoncées seront déterminantes : sans accès efficace aux zones de production et aux consommateurs, une infrastructure portuaire ne suffit pas à diffuser ses effets dans l’économie.

Les retombées au-delà des quais

Pour les Marocains, l’enjeu ne se résume pas au rang du port dans les classements internationaux. La croissance des terminaux peut soutenir les exportations industrielles et agroalimentaires, ainsi que les activités de transport, d’entreposage et de maintenance. Elle peut aussi créer des emplois dans le nord du pays. Toutefois, les bénéfices ne se répartissent pas mécaniquement : les entreprises proches des plateformes et les opérateurs formels sont mieux placés pour en profiter que les petites activités sans accès aux marchés portuaires.

Le développement portuaire comporte également des coûts à suivre : consommation d’espace, besoins en eau et en énergie, circulation des camions et pression sur les infrastructures locales. Les annonces officielles évoquent des retombées pour les territoires concernés, mais leur mesure dépendra de données concrètes sur l’emploi, les marchés attribués aux entreprises locales et les équipements de transport mis en service.

À l’échelle continentale, Tanger Med et Nador West Med illustrent la place croissante des infrastructures africaines dans les chaînes commerciales mondiales. Pour le Maroc, la prochaine étape sera de relier davantage cette capacité aux producteurs nationaux et aux échanges avec le reste du continent, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine. Les jalons à surveiller sont le démarrage effectif des travaux de Tanger Med 3, l’ouverture progressive de Nador West Med et la réalisation des connexions terrestres annoncées.