Le stockage entre dans l’atelier énergétique marocain
À Benguerir, le solaire ne se contente plus de produire au rythme du soleil. Il commence aussi à apprendre à tenir l’horaire d’une usine, d’un site minier et d’une chaîne industrielle qui, elle, ne s’arrête pas quand la lumière baisse.
C’est tout l’enjeu du nouveau système de stockage par batteries mis sous tension sur le site de Benguerir, au Maroc. Avec 25 MW de puissance et 125 MWh de capacité, l’installation peut restituer de l’électricité pendant cinq heures. Elle est adossée à une centrale photovoltaïque de 67 MWc déjà en service sur le même périmètre minier.
Ce type d’équipement change la logique d’un projet solaire. Il ne s’agit plus seulement de produire de l’énergie propre, mais de la rendre disponible au bon moment. Dans une activité industrielle, cette différence compte autant que la puissance installée.
Un pas de plus dans la stratégie énergétique du Maroc
Le Maroc a fixé depuis plusieurs années une trajectoire claire : faire monter les renouvelables dans son mix électrique et réduire sa dépendance aux énergies fossiles. Les documents officiels du ministère de la Transition énergétique et de l’ANRE rappellent un objectif de plus de 52 % de puissance électrique installée d’origine renouvelable à l’horizon 2030. L’Autorité nationale de régulation de l’électricité a, de son côté, publié une capacité d’accueil du réseau visant 10 429 MW de renouvelables à cet horizon.
Dans ce cadre, le projet d’OCP Green Energy prend une valeur particulière. Le groupe marocain, pilier du phosphate et des engrais, ne cherche pas seulement à verdir son image. Il sécurise une partie de sa consommation électrique avec des moyens qu’il contrôle davantage, tout en limitant son exposition aux variations de prix et d’approvisionnement.
Le choix de Benguerir n’a rien d’anodin. La ville se trouve au cœur d’un écosystème minier et industriel où la continuité de service est stratégique. À l’échelle du Maroc, l’enjeu dépasse le seul site de production : il s’agit d’illustrer qu’un grand acteur industriel peut intégrer solaire et stockage dans une même architecture énergétique, sans attendre une solution venue de l’extérieur.
Ce que la batterie change concrètement
La première fonction de la batterie est simple : lisser l’intermittence du solaire. En journée, quand la production photovoltaïque est forte, l’électricité est stockée. Elle peut ensuite être réinjectée au moment des pics de demande, ou lorsque la production baisse. Pour une activité minière et industrielle, cela réduit la dépendance au réseau sur certaines plages horaires et améliore la stabilité de l’alimentation.
La seconde fonction est économique. Un système de stockage permet de mieux utiliser chaque kilowattheure produit sur place. Il transforme une énergie variable en ressource plus prévisible. Dans un groupe dont les installations consomment massivement, cette prévisibilité pèse sur les coûts d’exploitation, donc sur la compétitivité.
Le coût annoncé du projet, près de 170 millions de dirhams, soit environ 18 millions de dollars, montre aussi une montée en maturité. Le stockage reste une brique encore chère, mais il devient plus accessible quand il est intégré à une stratégie industrielle complète. Le groupe s’inscrit ici dans un mouvement observé à l’échelle internationale : selon l’Agence internationale de l’énergie, les batteries sont devenues un outil central pour accompagner la montée des renouvelables variables, et la technologie LFP s’impose dans une grande partie des nouveaux systèmes de stockage.
Pour le Marocain ordinaire, l’effet direct est moins visible que pour l’industriel. Mais il existe. Plus un grand consommateur sécurise sa propre transition, plus il contribue à structurer un marché local des équipements, de l’ingénierie, de l’exploitation et de la maintenance. Cela crée des savoir-faire, des emplois qualifiés et des chaînes de sous-traitance sur le territoire.
Une trajectoire industrielle qui vise plus loin que Benguerir
La mise en service de cette première installation reste modeste au regard des ambitions affichées. OCP Green Energy a déjà mis en exploitation une première tranche de 202 MWc de solaire, répartie entre Benguerir, Foum Tizi et Oulad Farès à Khouribga. Le groupe a aussi indiqué viser 1,2 GW de capacités renouvelables en 2027, avec pour objectif de couvrir alors l’ensemble de ses besoins électriques industriels à partir de sources renouvelables. À plus long terme, la feuille de route évoque plus de 2 GW de capacités renouvelables et au moins 2 GWh de stockage.
Cette progression raconte quelque chose du Maroc industriel actuel. Le pays ne se limite plus à installer des centrales solaires. Il cherche à articuler production, stockage, régulation et usage final. C’est une étape plus complexe, mais aussi plus robuste. Elle évite de réduire la transition énergétique à une addition de mégawatts.
Le contexte régional renforce cette lecture. En Afrique du Nord, plusieurs États accélèrent sur le solaire, l’éolien et les réseaux, mais la question du stockage devient désormais centrale partout où les renouvelables prennent du poids. L’IRENA souligne que plus la part des énergies variables augmente, plus le besoin de batteries devient structurel. Le Maroc, qui se positionne depuis longtemps comme l’un des pays les plus avancés du continent sur la transition électrique, teste ici une brique appelée à se diffuser dans d’autres secteurs industriels africains.
La portée continentale est là. Pour les États, la question n’est plus seulement de produire davantage d’électricité renouvelable. Il faut aussi la rendre fiable, au bon coût, et compatible avec l’industrie lourde, les mines, le dessalement ou la montée future de la mobilité électrique. Dans ce domaine, le Maroc cherche à montrer qu’un modèle de transition adossé à un grand acteur national peut aller au-delà du symbole.
Reste la suite. La phase de tests de performance dira comment l’installation tient dans la durée, avec quelles pertes, quelle maintenance et quelle intégration au reste du système. C’est souvent là que se joue la crédibilité d’un projet énergétique. À Benguerir, le Maroc avance désormais sur ce terrain précis : faire du soleil une source d’électricité disponible, pas seulement produite.