Une frontière sous pression, un débat plus large que la seule migration

À Ceuta, la tension ne se lit pas seulement dans les contrôles et les centres d’accueil. Elle révèle aussi une question plus profonde : que faire d’un espace frontalier quand il concentre à la fois des mobilités humaines, un contentieux diplomatique et une histoire coloniale encore vive ? Au Maroc, où Rabat reste au cœur des échanges avec Madrid, cette crise rappelle qu’une frontière n’est jamais seulement une ligne de police. Elle peut aussi devenir un lieu de coopération, ou au contraire un point de rupture.

Dans cette affaire, l’enjeu dépasse la seule gestion des arrivées. Il touche à la relation entre le Maroc et l’Espagne, mais aussi au rapport entre l’Afrique du Nord et l’Union européenne. Ceuta, enclave espagnole sur la rive sud de la Méditerranée, est au croisement de plusieurs logiques : sécurité, asile, emploi, contrôle des flux et coopération économique. C’est précisément sur ce terrain qu’un militant amazigh, Rachid Raha, propose une lecture différente de l’héritage d’Abdelkrim El Khattabi.

Ceuta après la poussée migratoire : Madrid cherche des renforts européens

Fin juillet 2026, Ceuta a connu une arrivée massive de personnes parties du Maroc. Les bilans publiés depuis varient selon les moments et les sources, mais Reuters a évoqué plus de 72 000 arrivées dans la petite enclave, avant que la presse espagnole n’évoque encore des milliers de personnes sur place plusieurs semaines plus tard. L’agence AP a parlé, le 20 août, d’un possible restant de 10 000 migrants, tandis que Reuters indiquait le 16 août qu’entre 5 000 et 8 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta.

Le 28 août, Madrid a demandé à la Commission européenne le soutien de Frontex, d’Europol et de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, afin d’accélérer le tri des dossiers et les éventuels retours vers le Maroc ou vers les pays d’origine. La Moncloa a confirmé cette démarche dans un communiqué officiel, après plusieurs échanges avec Bruxelles. La Commission, de son côté, avait déjà envoyé des équipes sur place mi-août pour évaluer les besoins.

Le vocabulaire administratif dit beaucoup du moment. Le « triage » désigne ici l’identification rapide des personnes présentes, afin de distinguer les demandes d’asile, les situations humanitaires et les procédures de retour. Derrière ce terme technique, il y a des familles, des mineurs, des hébergements improvisés et une pression forte sur les services locaux. À Ceuta, la municipalité cherche à éviter l’asphyxie. À Madrid, l’objectif est de reprendre la main sans rompre la coopération avec Rabat.

Abdelkrim, le Rif et une autre lecture du rapport entre conflit et échange

Rachid Raha s’appuie sur une figure centrale de l’histoire marocaine : Abdelkrim El Khattabi, chef de la résistance rifaine contre les puissances coloniales espagnole et française. Après la bataille d’Annual, en juillet 1921, l’armée espagnole a subi l’un de ses plus lourds revers coloniaux au Maroc. Les pertes exactes restent discutées selon les travaux, mais les sources historiques et parlementaires espagnoles retiennent un bilan de 13 192 morts pour les forces espagnoles dans l’ensemble du désastre et de la retraite qui a suivi.

Ce que retient Raha n’est pas seulement la victoire militaire du Rif. C’est aussi le fait qu’Abdelkrim n’ait pas pris Melilla, alors que ses forces se trouvaient aux abords de la ville, et qu’il ait défendu une distinction entre lutte politique et vengeance contre les civils. Cette lecture s’appuie sur les entretiens accordés en 1922 au journaliste espagnol Luis de Oteyza, souvent cités par l’historiographie, ainsi que sur d’autres déclarations de l’époque où Abdelkrim affirmait vouloir préserver des échanges avec des Espagnols non armés. Les historiens rappellent toutefois que les raisons de ce non-assaut restent débattues.

Le rappel historique ne peut pas faire oublier la violence extrême de la guerre du Rif. Les travaux académiques ont documenté l’usage d’armes chimiques dans le conflit, côté espagnol puis, en 1925, côté français. Cette réalité pèse encore sur la mémoire marocaine et sur la manière dont une partie de la société lit les relations avec l’ancien protectorat. À Rabat, comme dans le Rif, la question n’est pas seulement celle du passé. Elle touche à la souveraineté, à la dignité et à la place du Maroc dans son environnement méditerranéen.

Ce que changerait un usage économique de la frontière

Le projet défendu par Rachid Raha ne conteste pas la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. Il cherche plutôt à déplacer le centre de gravité du débat. Au lieu de réduire ces villes à une fonction de verrou, il propose d’en faire des plateformes de coopération euro-africaine dans les métiers portuaires, le numérique, la santé, les énergies renouvelables, le tourisme durable et l’agro-industrie. L’idée est simple : transformer un espace de tension en espace de production et de circulation encadrée.

Pour le Maroc, l’enjeu est concret. Une telle approche pourrait, en théorie, bénéficier aux régions du Nord, à l’économie formelle comme à l’emploi des jeunes. Elle parlerait aussi aux commerçants, aux logisticiens et aux travailleurs frontaliers qui vivent déjà des liens quotidiens entre le nord du Maroc, la Méditerranée et l’Europe. En revanche, elle suppose une confiance politique encore absente sur le dossier des enclaves. Sans mécanisme bilatéral clair, toute coopération resterait fragile et soumise aux à-coups diplomatiques.

La portée est continentale. Ceuta et Melilla posent la même question que bien des frontières africaines : comment passer d’une logique de fermeture à une logique de codéveloppement, sans nier les impératifs de sécurité et de souveraineté ? La réponse ne viendra pas d’un slogan. Elle dépendra des prochains gestes de Madrid et de Rabat, de la capacité de l’Union européenne à dépasser le seul réflexe de contrôle, et de la place laissée aux acteurs nord-africains dans la définition des solutions.