Une détention qui s’étire, un signal d’alarme qui s’éteint
À Kénitra, à quelques encablures de Rabat, une voix qui ne parle presque plus inquiète au-delà du seul cercle familial. Le militant sahraoui Naâma Asfari, détenu depuis 2010 au Maroc, a entamé le 8 juin 2026 une grève de la faim illimitée pour protester contre ce qu’il considère comme une détention arbitraire. À la mi-juillet, sa famille disait avoir perdu tout contact direct avec lui depuis plusieurs jours, après des années de communications déjà très limitées.
Le cas dépasse la prison. Il renvoie à une question politique toujours vive dans le Maghreb : celle du Sahara occidental, territoire disputé entre le Maroc, qui en contrôle une large partie, et le Front Polisario, soutenu par l’Algérie et revendiquant l’indépendance. Dans ce dossier, chaque incident carcéral, chaque silence administratif, chaque appel d’une famille pèse bien au-delà de la cellule.
Le dossier Gdeim Izik, au cœur d’une bataille judiciaire et diplomatique
Naâma Asfari est l’une des figures du groupe dit de Gdeim Izik, né du démantèlement en novembre 2010 d’un camp de protestation près de Laâyoune, dans le Sahara occidental. Les autorités marocaines ont lié ce dossier à la mort de onze membres des forces de sécurité, tandis que des ONG et des mécanismes onusiens ont, eux, mis en avant des irrégularités de procédure, des allégations de torture et des risques de détention arbitraire.
En 2016, le Comité contre la torture des Nations unies a conclu, dans la communication n° 606/2014 introduite par Naâma Asfari, que le Maroc avait violé plusieurs articles de la Convention contre la torture, faute notamment d’avoir enquêté sur ses allégations. Le Comité a demandé une réparation adéquate, une enquête impartiale et l’abstention de toute pression ou représaille contre le détenu et sa famille.
Plus récemment, en 2023, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a rendu l’opinion n° 23/2023 sur son cas. Il a estimé que la privation de liberté relevait d’une détention arbitraire et a appelé à sa libération immédiate. Cet avis ne remplace pas une décision de justice nationale, mais il alourdit encore un dossier déjà chargé sur le plan international.
Ce que change la grève de la faim, au Maroc et au-delà
La grève de la faim place la question sur un terrain sensible : celui de la santé, de la responsabilité pénitentiaire et du droit à la communication avec l’extérieur. Les organisations de défense des droits humains qui suivent le dossier évoquent aussi des restrictions prolongées sur les visites et les appels, tandis que la famille a dit n’avoir eu, pendant un temps, que de brefs contacts téléphoniques depuis l’infirmerie de la prison. Dans un dossier aussi exposé, le moindre trou de communication alimente l’angoisse et la controverse.
Pour le Marocain ou la Marocaine ordinaire, le sujet peut sembler lointain. Il touche pourtant à des questions très concrètes : l’accès à un avocat, la transparence de l’administration pénitentiaire, le respect des avis des instances onusiennes et la manière dont l’État gère les contentieux liés au Sahara occidental. Rabat défend sa souveraineté sur ce territoire et présente régulièrement ces dossiers comme relevant de l’ordre public et de la justice interne. Les ONG, elles, y voient un test de crédibilité sur l’État de droit.
La position de sa famille ajoute une dimension transnationale. Marie-Claude Mangin-Asfari, épouse française du détenu, a déjà été expulsée du Maroc en 2019, selon les éléments recoupés dans la presse et par les organisations qui suivent l’affaire. Cette donnée compte, car elle montre que le dossier ne se limite pas à un prisonnier sahraoui : il engage aussi les relations entre le Maroc, l’espace européen et les réseaux de défense des droits humains.
À l’échelle régionale, le cas Naâma Asfari rappelle que le Sahara occidental reste l’un des contentieux les plus sensibles d’Afrique du Nord. Il influence les rapports entre Rabat et Alger, pèse sur les débats à l’Union africaine et nourrit une diplomatie parallèle faite de mobilisations militantes, de plaidoyers juridiques et de prises de position d’ONG. Dans les semaines à venir, l’attention restera tournée vers l’état de santé du détenu, la réponse éventuelle de l’administration pénitentiaire marocaine et les réactions des mécanismes onusiens déjà saisis du dossier.