À Guercif, le temps compte autant que la géologie
Dans l’Oriental marocain, un puits ne raconte pas seulement une histoire de sous-sol. Il dit aussi quelque chose de la facture énergétique, de l’industrie et du rythme des décisions à Rabat. À Guercif, le projet gazier porté par Predator Oil & Gas arrive à un moment où le Maroc cherche encore à consolider ses approvisionnements et à réduire sa dépendance extérieure. Les besoins restent importants, tandis que le gaz est appelé à jouer un rôle d’appui dans la transition électrique du Royaume.
Le dossier est suivi de près parce qu’il touche à une ressource stratégique, mais aussi parce qu’il teste la capacité du pays à transformer une découverte prometteuse en projet industriel. Le gaz n’est pas une fin en soi. Il sert d’abord à sécuriser l’énergie, à alimenter l’industrie et à accompagner l’essor des renouvelables. Dans ce cadre, chaque campagne de forage à Guercif dépasse le seul périmètre du permis. Elle interroge la place du Maroc dans la carte énergétique de l’Afrique du Nord.
Un permis ancien, une fenêtre qui se referme
Le permis de Guercif couvre une vaste zone de 7 269 km² dans le nord-est du Maroc. Predator Oil & Gas en détient 75 %, aux côtés de l’Office national des hydrocarbures et des mines, l’ONHYM, qui en possède 25 %. Cette architecture contractuelle est connue depuis plusieurs années et figure dans les documents de la société et de l’office marocain.
Le nouveau puits, MOU-6, a été préparé pour une campagne annoncée comme décisive. La mobilisation du matériel a été signalée à la fin de l’été 2026, avec un calendrier serré : l’avenant au contrat de forage signé avec Intrepid Drilling Limited ouvre une fenêtre d’intervention du 1er août au 1er octobre 2026. Predator a aussi indiqué que la première période d’extension de la licence expire le 5 novembre 2026, ce qui place les prochaines semaines au cœur du dossier.
Le point de départ remonte à 2019, quand l’accord de Guercif a été officialisé. Depuis, cinq forages ont déjà été réalisés sur le périmètre. Ils ont confirmé la présence de gaz, mais sans déboucher jusqu’ici sur une production commerciale. Le puits MOU-6 vise les mêmes horizons géologiques, à environ 950 mètres de profondeur, avec une conception technique retravaillée après les difficultés rencontrées sur les puits précédents.
Ce que cherche à prouver le sixième forage
Le cœur du sujet est simple : le sous-sol contient du gaz, mais la question est de savoir s’il peut être extrait de façon rentable et régulière. Un rapport technique indépendant, cité dans les documents de la société, estime qu’un succès sur MOU-6 pourrait ouvrir l’accès à environ 2,7 milliards de mètres cubes supplémentaires. C’est une estimation de potentiel, pas un volume déjà disponible. Elle reste donc soumise au résultat du forage.
Si le puits confirme un volume exploitable, le gaz serait d’abord vendu sous forme comprimée à l’industrie marocaine. Ce modèle évite, dans un premier temps, la lourde infrastructure d’un gazoduc. Il existe déjà ailleurs dans le pays, notamment dans le bassin du Gharb, où une production modeste alimente des industriels. À plus long terme, les opérateurs évoquent un raccordement possible au gazoduc Maghreb-Europe, qui passe à proximité relative de la zone. Là encore, il s’agit d’une perspective, pas d’un engagement acté.
Cette séquence éclaire aussi la logique marocaine actuelle. Le Royaume importe une large part de son énergie primaire. Les données du Haut-Commissariat au Plan montrent que le gaz naturel reste une composante de la consommation énergétique nationale, même si son poids demeure modeste face aux produits pétroliers et au charbon. Le ministère de la Transition énergétique, lui, a ouvert en 2025 un chantier sur l’aval gazier, avec l’idée de consolider les infrastructures d’importation et de soutenir les approvisionnements domestiques.
Un test industriel autant qu’un test financier
Le calendrier de MOU-6 ne dépend pas seulement de la géologie. Il dépend aussi de la capacité de Predator à respecter les contraintes réglementaires et financières qui encadrent son activité au Maroc. La société a elle-même lié le respect du timing de forage à sa fenêtre contractuelle avec Intrepid Drilling Limited et à la justification de sa situation financière auprès des autorités marocaines avant le 30 septembre. Ce point est stratégique, car il conditionne le renouvellement de son droit d’opérer sur la licence.
Dans un projet d’exploration, le temps est un acteur à part entière. Chaque retard augmente les coûts et réduit la marge de manœuvre. Chaque puits manqué renforce la pression sur le partenaire privé comme sur l’institution publique qui l’accompagne. Pour l’ONHYM, l’enjeu est d’évaluer un potentiel national sans s’enfermer dans des promesses trop rapides. Pour le gouvernement, l’enjeu est plus large : montrer que le Maroc peut attirer des opérateurs, sécuriser les procédures et transformer un pari géologique en atout industriel.
Pour les industriels, la différence est concrète. Si le gaz de Guercif devient commercialement exploitable, il pourrait offrir une source plus proche, plus souple et potentiellement plus stable que certaines importations. Pour les zones de consommation, notamment les bassins industriels reliés au transport routier, cela peut changer le coût d’accès à l’énergie. Pour l’économie informelle et les petites unités de production, la question est indirecte mais réelle : le prix de l’énergie pèse partout, même loin des grands contrats.
Une affaire marocaine, mais avec une portée nord-africaine
Le dossier Guercif dépasse le cadre d’un seul permis. En Afrique du Nord, les stratégies énergétiques sont de plus en plus liées à trois impératifs : sécuriser l’approvisionnement, amortir la volatilité des marchés et avancer vers un mix moins carboné. Le Maroc, qui mise fortement sur les renouvelables, cherche aussi des solutions de transition. Le gaz répond à cette logique intermédiaire. Il ne remplace pas le solaire et l’éolien. Il peut néanmoins stabiliser le système électrique pendant la montée en puissance de ces filières.
C’est pourquoi le résultat de MOU-6 sera observé bien au-delà de Guercif. Un succès renforcerait le récit d’un Maroc capable de mieux valoriser ses ressources nationales et de bâtir une chaîne gazière plus cohérente. Un échec, en revanche, ne fermerait pas le dossier énergétique du Royaume, mais il ramènerait l’attention sur les importations, les infrastructures à construire et la cadence des arbitrages publics. La séquence des prochaines semaines dira surtout si Guercif reste une promesse ou s’approche enfin du statut de projet industriel.