Au Maroc, une affaire d’art devient un test pour la liberté d’expression
À Casablanca, le dossier de Yasser Mounbir dépasse le seul cadre judiciaire. Il interroge la place accordée, au Maroc, à l’ironie, à la satire et aux gestes artistiques qui touchent aux symboles du pouvoir. Dans un pays où la Constitution garantit la liberté de la presse et d’expression, la frontière entre création et infraction reste pourtant surveillée de près.
Le jeune graffeur, âgé de 22 ans, devait comparaître mercredi 16 septembre devant le tribunal correctionnel de première instance de Casablanca, après plusieurs renvois. Il est détenu depuis environ trois mois à la prison d’Oukacha et poursuivi pour outrage à une institution constitutionnelle et outrage à un fonctionnaire public dans l’exercice de ses fonctions. Des sources judiciaires et médiatiques marocaines et internationales situent l’affaire dans le prolongement d’une série de poursuites visant des artistes, des rappeurs et des militants critiques.
Un cadre légal strict, dans un environnement déjà tendu
Le Maroc est une monarchie constitutionnelle. Rabat est la capitale politique du royaume, tandis que Casablanca reste le principal centre économique et judiciaire du pays. La Constitution de 2011 affirme, à son article 28, que la liberté de la presse est garantie et qu’aucune censure préalable ne peut la limiter. Mais le Code pénal maintient des dispositions répressives sur l’outrage aux fonctionnaires publics, aux corps constitués et à l’emblème du royaume.
Dans ce corpus, l’article 263 prévoit des peines d’un mois à un an de prison et une amende pour l’outrage à un fonctionnaire public, y compris par écrit ou dessin non rendus publics. L’article 265 assimile l’outrage envers les corps constitués à cette même logique. L’article 267-1 punit aussi l’outrage à l’emblème et aux symboles du royaume. Ces dispositions donnent au parquet un arsenal large pour poursuivre des propos, des images ou des gestes jugés offensants.
Cette affaire s’inscrit dans un climat où plusieurs organisations de défense des droits humains signalent depuis plusieurs années des poursuites contre des voix critiques. Human Rights Watch note, dans son rapport mondial 2026, que des journalistes, activistes et défenseurs ont été visés par des accusations de diffamation, de fausses informations ou d’atteinte à l’institution de la monarchie. Amnesty International évoque aussi, dans son rapport annuel 2026, des tentatives persistantes de réduction au silence de militants et de critiques à travers des lois trop larges.
Ce que l’on sait du dossier Yasser Mounbir
Selon les éléments rapportés par plusieurs médias, Yasser Mounbir a été arrêté à la mi-juin 2026 à Casablanca. Le comité de soutien « Free Yasser » affirme qu’il a été interpellé pour son art et pour des dessins diffusés sur Instagram, où il compte plus de 12 000 abonnés. Les publications mises en cause montreraient notamment le roi Mohammed VI dans des mises en scène satiriques. D’après les mêmes sources, l’artiste conteste toute altercation grave avec un policier, une version évoquée par la procédure mais contestée par ses proches.
Le point central du dossier n’est donc pas seulement l’image publiée, mais la portée que la justice lui donne. Dans un espace numérique devenu un lieu de circulation rapide des critiques, un dessin de rue ou une image relayée en ligne peut être traité comme une atteinte à l’ordre institutionnel. C’est là que l’affaire de Yasser Mounbir rejoint d’autres poursuites récentes contre des rappeurs marocains, elles aussi liées à des chansons, des vidéos ou des prises de parole sur les réseaux sociaux.
Une affaire artistique qui pèse sur toute une génération
Pour les soutiens du graffeur, le dossier illustre une tendance plus large : la criminalisation de l’expression pacifique quand elle touche à la monarchie, à la police ou aux institutions. Cette lecture est également défendue par des militants, des universitaires et des figures culturelles qui ont signé des pétitions réclamant sa libération. La pétition citée par la presse marocaine présente la liberté de créer comme une composante des libertés d’opinion et d’expression reconnues par la Constitution.
La portée sociale est nette. Pour les artistes de rue, les musiciens et les jeunes créateurs, l’enjeu n’est pas abstrait. Il touche à la possibilité de critiquer, d’exagérer, de caricaturer ou de détourner les symboles publics sans risquer la prison. Pour l’État, l’enjeu est inverse : maintenir la prééminence des institutions, limiter les débordements en ligne et préserver un cadre qu’il présente comme nécessaire à l’ordre public. Entre ces deux logiques, le tribunal de Casablanca devient un lieu de lecture de l’équilibre marocain entre stabilité institutionnelle et pluralité des voix.
Une résonance qui dépasse Casablanca
Le dossier résonne au-delà du Maroc, dans un Maghreb où la question des libertés publiques reste étroitement liée aux usages du droit pénal. Il résonne aussi à l’échelle africaine, car plusieurs pays du continent débattent encore de la place à donner à la satire, aux réseaux sociaux et à la critique du pouvoir. À Rabat, la Constitution promet une presse libre ; à Casablanca, les textes pénaux rappellent que cette liberté demeure conditionnée par des limites interprétées par les juges.
Les prochaines étapes judiciaires seront donc observées de près. Elles diront si le dossier de Yasser Mounbir reste un cas isolé ou s’ajoute durablement à une jurisprudence plus dure envers les créateurs marocains. Dans un contexte régional où le Maroc veut projeter une image de stabilité, d’ouverture économique et de modernisation, le traitement de cette affaire pèsera aussi sur la manière dont le royaume sera perçu sur la question des droits culturels et des libertés d’expression.