Une veillée religieuse, un message politique

À Rabat, une cérémonie du Mawlid peut dire bien plus que le seul calendrier religieux. Quand les mots choisis devant le roi Mohammed VI évoquent Sebta, la ville que le Maroc nomme ainsi plutôt que Ceuta, ils rappellent qu’une question de souveraineté continue de traverser la diplomatie maroco-espagnole.

Ce signal n’est pas anodin. Au Maroc, le souverain porte aussi le titre d’Amir Al-Mouminine, commandeur des croyants, et les grandes fêtes religieuses servent souvent de cadre à des messages institutionnels très codés. Dans ce registre, la référence à Sebta s’inscrit dans une mémoire nationale longue, mais aussi dans un rapport de force très actuel avec Madrid.

Un dossier ancien, ravivé par la crise migratoire

Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles sur la côte nord-africaine, restent au cœur d’un contentieux que Rabat ne reconnaît pas comme tranché. Le ministère marocain des Affaires étrangères rappelle régulièrement que le Royaume distingue la population espagnole des dossiers politiques sensibles, tout en rejetant les gestes perçus comme contraires au bon voisinage.

En mai 2021, les tensions ont franchi un cap avec l’arrivée massive de migrants à Ceuta. Les autorités espagnoles ont parlé d’environ 8 000 personnes entrées en deux jours, tandis que des dépêches de Reuters ont rapporté des flux encore plus larges selon les sources et les moments de comptage, dans un climat de crispation né du différend diplomatique entre Rabat et Madrid.

Depuis cette séquence, la question des enclaves est revenue dans le débat public marocain avec une intensité particulière. Des responsables marocains ont multiplié les formules sur le « retour » de Sebta à la patrie, tandis que côté espagnol la position officielle reste ferme : Ceuta et Melilla sont des territoires espagnols, et Madrid traite toute remise en cause de cette souveraineté comme une ligne rouge.

Ce que le discours change, et ce qu’il ne change pas

Le point important est là : la référence faite lors du Mawlid ne constitue pas, à elle seule, une annonce diplomatique formelle. Elle agit plutôt comme un marqueur politique. Elle inscrit la question de Ceuta dans un récit historique marocain, mobilisant des références religieuses, savantes et patrimoniales pour rappeler que le sujet reste vivant dans l’appareil d’État et dans l’opinion.

Pour Rabat, ce type de séquence sert aussi à parler à plusieurs publics à la fois. À l’intérieur, il consolide un consensus national sur les « villes occupées », formule récurrente dans certains discours marocains. À l’extérieur, il rappelle à l’Espagne que les crises bilatérales ne se limitent pas à la migration, au commerce ou à la sécurité frontalière. Elles touchent aussi à la mémoire coloniale, à la frontière symbolique et au statut des territoires nord-africains restés sous souveraineté espagnole.

Sur le plan concret, les habitants sont les premiers exposés aux à-coups de cette relation. Les familles frontalières, les travailleurs transfrontaliers et les commerçants de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma subissent directement les ralentissements de circulation quand la tension monte. À l’inverse, dans les capitales, la séquence se lit surtout à travers les signaux envoyés, les communiqués et les gestes de fermeté.

Un dossier marocain, mais aussi nord-africain

Le cas de Sebta dépasse le face-à-face bilatéral. Il renvoie à la place de l’Afrique du Nord dans l’ordre politique méditerranéen, où les frontières héritées de l’histoire coloniale restent parfois plus discutées que stabilisées. Dans cette zone, l’Union du Maghreb arabe, censée porter une intégration régionale, demeure largement paralysée, ce qui laisse les contentieux se gérer au coup par coup, par sommets bilatéraux et par crises successives.

Le Maroc, lui, continue de projeter une double lecture. D’un côté, il cherche des accords pratiques avec l’Espagne sur les migrations, le commerce et la sécurité. De l’autre, il maintient vivante une revendication historique qui réapparaît dans les discours publics, les textes officiels et les gestes symboliques. Cette coexistence explique la fragilité des apaisements : un dossier peut être techniquement géré sans être politiquement éteint.

Pour l’Union africaine et pour les capitales de la région, la portée du sujet est claire : les relations entre un État africain et un voisin européen ne se résument ni à la migration ni à la sécurité. Elles engagent aussi la lecture africaine de l’histoire, des frontières et des héritages de souveraineté. À court terme, ce sont les prochains échanges diplomatiques entre Rabat et Madrid qui diront si la séquence reste symbolique ou si elle nourrit une nouvelle phase de tension.