Une réforme discrète, mais décisive pour les Marocains du monde

Au Maroc, le vote des Marocains résidant à l’étranger reste souvent jugé à l’aune d’un symbole : leur poids politique réel correspond-il à leur place dans la société ? À l’approche du scrutin législatif du 23 septembre, la réponse passe par un outil très concret : la procuration en ligne. C’est une avancée technique. Mais c’est surtout un test de confiance entre Rabat et une diaspora installée dans les grandes villes européennes, nord-américaines et du Golfe.

Le Royaume a déjà fait entrer plusieurs démarches publiques dans le numérique. Ici, l’enjeu est plus sensible. Il touche à la participation électorale, à la mobilité des électeurs et à la capacité de l’administration à rendre un droit exercé à distance plus simple, sans en changer la nature. Le scrutin reste physique. Le bulletin reste déposé dans un bureau de vote. Mais la porte d’entrée devient électronique.

Ce que prévoit le cadre électoral marocain

La séquence électorale est désormais calée. La révision exceptionnelle des listes électorales s’est arrêtée le 10 juillet. Elle a porté le corps électoral à 15 801 162 inscrits, selon les statistiques du ministère de l’Intérieur. Le dépôt des candidatures a ouvert le 31 août et court jusqu’au 9 septembre. Les bureaux de vote ouvriront le 23 septembre de 8 heures à 19 heures. Entre-temps, la plateforme de procuration doit fermer le 22 septembre à midi.

La réforme s’appuie sur la loi organique n° 53.25, qui modifie la loi organique n° 27.11 relative à la Chambre des représentants. Son article 72 encadre la procédure de vote par procuration. La Cour constitutionnelle a jugé ce texte conforme à la Constitution dans sa décision n° 259/25, rendue le 24 décembre 2025. Le fondement constitutionnel est clair : l’article 17 reconnaît aux Marocains résidant à l’étranger la pleine citoyenneté, y compris les droits d’électeur et d’éligible, tout en renvoyant à la loi les modalités d’exercice de ces droits. La Constitution de 2011 le rappelle explicitement.

En pratique, le service ne crée pas un vote par Internet. Il produit un document de procuration. Le mandant y saisit son identité, son numéro de carte nationale, son numéro d’inscription et les coordonnées de l’électeur choisi. Après vérification, il télécharge le document généré, puis l’envoie à son mandataire par courrier électronique ou postal. Le jour du scrutin, le mandataire présente sa carte nationale et la procuration au président du bureau. Le vote reste donc entièrement déposé dans l’isoloir, selon les règles ordinaires du scrutin marocain.

Une avancée utile, mais encore incomplète pour la diaspora

Cette réforme répond à une demande ancienne. Pour beaucoup de Marocains du monde, la difficulté ne tient pas seulement au droit de vote. Elle tient à la logistique. Désigner un mandataire suppose déjà d’avoir un électeur disponible, joignable et prêt à se déplacer. Or la règle reste stricte : le mandataire n’a pas besoin d’être un membre de la famille, il n’a pas à appartenir à la même circonscription, mais il ne peut représenter qu’un seul électeur résidant hors du Maroc. Le dispositif limite donc les concentrateurs de procurations.

Le système garde toutefois une faiblesse très concrète. Le vote se fait dans le bureau où le mandant est inscrit, pas dans celui du mandataire. Lorsque les deux relèvent du même bureau, le mandataire vote d’abord pour lui-même, puis au nom du mandant. S’ils dépendent de bureaux différents, il doit se déplacer jusqu’au bureau du mandant, parfois loin de son propre domicile. Autrement dit, la dématérialisation allège l’étape administrative, mais elle ne supprime pas la contrainte géographique. Pour une partie de la diaspora, c’est un progrès réel. Pour d’autres, la barrière reste élevée.

Le débat aurait pu aller plus loin. Depuis plusieurs années, des associations de la diaspora plaident pour un vote direct dans les consulats et les ambassades, ou pour des circonscriptions dédiées aux Marocains établis hors du Royaume. Cette piste n’a pas été retenue pour ce scrutin. Pourtant, la représentation des Marocains du monde a déjà existé sous une autre forme : de 1984 à 1992, cinq circonscriptions de l’étranger ont envoyé des députés à la Chambre des représentants. Depuis, la représentation institutionnelle passe surtout par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, une instance consultative, et par la présence de candidats MRE sur des listes locales, régionales ou nationales au Maroc.

Ce que mesure vraiment le succès de la réforme

Le vrai sujet n’est pas seulement le nombre de procurations déposées. C’est leur usage effectif. Pour l’heure, le ministère de l’Intérieur n’a donné aucun bilan intermédiaire sur la plateforme : ni nombre de procurations établies, ni répartition par pays de résidence, ni volume de demandes rejetées ou incomplètes. Sans ces données, impossible d’évaluer l’adhésion des Marocains de l’étranger à ce nouvel outil.

Il manque aussi une autre donnée de référence : le nombre exact de Marocains résidant à l’étranger inscrits sur les listes électorales générales. Les statistiques publiques du corps électoral ne distinguent pas cette population de manière visible. Ce vide complique toute mesure sérieuse de la participation des MRE. On sait donc que l’outil existe. On ne sait pas encore combien s’en servent. Pour une réforme censée faciliter l’accès au vote, ce silence statistique compte autant que le dispositif lui-même.

Le Maroc se trouve ici à un carrefour classique des démocraties à forte diaspora. D’un côté, il cherche à maintenir le lien civique avec des citoyens éloignés du territoire. De l’autre, il doit préserver une procédure simple, vérifiable et compatible avec l’organisation locale du scrutin. La solution retenue est prudente. Elle ne bouleverse pas l’architecture électorale. Elle la modernise à la marge, sans remettre en cause la territorialité du vote.

À l’échelle du continent, ce dossier dépasse le seul cas marocain. Il rappelle que la participation politique des diasporas africaines devient un enjeu institutionnel majeur, de plus en plus présent dans les réformes électorales, les débats constitutionnels et les politiques de lien avec l’étranger. Pour le Maroc, pays tourné vers l’Afrique et connecté à des millions de ressortissants hors de ses frontières, la question restera ouverte au-delà du 23 septembre : comment faire voter plus facilement sans dénaturer le scrutin, et comment mesurer ce progrès de façon transparente ?