Une normalisation qui avance au sommet, mais pas dans les esprits

À Rabat, la relation avec Israël reste un dossier de pouvoir avant d’être un consensus national. Sur le papier, les canaux diplomatiques et sécuritaires ont continué de fonctionner. Dans l’opinion, en revanche, la ligne reste nettement plus froide. Le dernier Baromètre de l’opinion publique arabe indique que 89 % des Marocains interrogés rejettent la reconnaissance d’Israël, contre 6 % favorables. L’enquête, conduite dans 15 pays arabes entre novembre 2024 et août 2025, place le Maroc parmi les opinions les plus hostiles à la normalisation, au même niveau que le Qatar sur ce point.

Ce décalage ne date pas d’hier. Depuis la reprise des relations officielles en décembre 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, l’exécutif marocain a maintenu une ligne de coopération avec Israël, tandis qu’une large partie de la société continuait de soutenir la cause palestinienne. La déclaration commune de Rabat de décembre 2020 a rétabli des contacts officiels complets et rouvert les représentations diplomatiques.

Deux affaires, un même malaise

Le malaise a resurgi au printemps puis à la fin de l’été 2026 avec deux affaires distinctes. En mars, des enregistrements attribués à Ziv Agmon, alors porte-parole et chef de cabinet par intérim de Benyamin Netanyahou, ont diffusé des propos insultants visant des responsables israéliens d’origine marocaine. Plusieurs médias israéliens ont rapporté qu’il avait employé des termes ouvertement dégradants, dont l’expression « Marocain attardé » et l’image du « babouin ».

En août, une nouvelle procédure judiciaire a visé Sara Netanyahou. Rami Ben Hamo, employé de longue date au bureau du Premier ministre et à la résidence officielle, a saisi le tribunal régional du travail de Jérusalem. Il réclame 450 000 shekels, soit environ 115 000 euros, et affirme avoir subi pendant des années des humiliations répétées, notamment une remarque dépréciative liée à ses origines marocaines. Des médias israéliens et marocains ont également rapporté qu’il décrit des conditions de travail éprouvantes et des tâches dégradantes.

Pris ensemble, ces deux épisodes nourrissent au Maroc une lecture politique déjà ancienne : la normalisation est une décision d’État, mais elle ne s’est jamais transformée en adhésion sociale. Le débat public marocain reste très sensible à tout ce qui touche à la dignité nationale, à la mémoire de la diaspora marocaine et à la place de la cause palestinienne dans le récit politique du pays. La réaction officielle de Rabat est restée silencieuse, ce qui renforce l’impression d’un sujet géré au sommet, loin du débat ouvert.

Ce que cela change concrètement pour le Maroc

Sur le terrain diplomatique, rien n’indique pourtant un gel de la coopération. Au début de janvier 2026, Israël et le Maroc ont signé un plan de travail militaire commun pour 2026, à l’issue de la troisième réunion de leur comité militaire conjoint à Tel-Aviv. L’armée israélienne a présenté le Maroc comme un partenaire clé de stabilité régionale, tandis que plusieurs médias ont confirmé la continuité du canal militaire.

Cette dynamique a une portée très concrète. Elle touche les relations de défense, la formation, l’échange d’expertise et, plus largement, l’architecture sécuritaire d’un Maghreb où les alliances restent très surveillées. Pour le pouvoir marocain, ces liens s’inscrivent dans une stratégie plus large : diversifier ses partenariats, consolider ses appuis diplomatiques et préserver des marges de manœuvre sur le dossier du Sahara occidental. Pour une partie de l’opinion, au contraire, la coopération avec Israël reste difficile à accepter tant que la situation palestinienne demeure explosive.

Le Royaume tente malgré tout de maintenir une ligne de principe sur Al-Qods et sur la solution à deux États. Le 5 août 2026, le Maroc a participé à Amman à une réunion ministérielle sur la protection d’Al-Qods et de ses lieux saints. La délégation marocaine était conduite par le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi. Le communiqué final a réuni plusieurs pays arabes autour d’une critique des mesures israéliennes à Jérusalem occupée et a réaffirmé l’importance du rôle du Comité Al-Qods, présidé par Mohammed VI.

Une équation marocaine suivie de près dans la région

Le Maroc est donc pris entre deux lignes. D’un côté, une diplomatie de continuité, qui garde le contact avec Israël et capitalise sur les gains stratégiques de 2020. De l’autre, une société majoritairement réservée, voire hostile, à la reconnaissance d’Israël. Ce grand écart n’est pas propre au Maroc, mais il y est particulièrement visible parce que le pays a fait le choix d’une normalisation rapide et assumée au niveau étatique.

Pour les voisins nord-africains, l’enjeu dépasse le seul rapport Rabat-Tel-Aviv. Il dit quelque chose de la manière dont les États du continent arbitrent entre opinion publique, calcul sécuritaire et diplomatie de résultats. Il dit aussi que les relations avec Israël ne se jouent pas seulement dans les chancelleries, mais dans la perception de la dignité, du respect et de la réciprocité. Au Maroc, ce point est désormais central : tant que des affaires comme celles de mars et d’août 2026 circuleront, elles continueront d’alimenter un doute déjà massif dans le pays.

La suite se jouera sur plusieurs fronts : la gestion politique du malaise interne, la poursuite des coopérations militaires et la capacité du Palais à tenir une ligne régionale sans ouvrir un conflit plus large avec une opinion qui, elle, a déjà rendu son verdict.