À Rabat comme dans les grandes villes marocaines, le scrutin du 8 septembre 2021 a produit un changement politique majeur. Le Parti de la justice et du développement (PJD), qui dirigeait le gouvernement depuis 2012, a subi un recul historique. Le vote a surtout sanctionné une décennie d’exercice du pouvoir, plus qu’il n’a traduit une simple alternance entre formations partisanes.

Un scrutin national organisé dans un contexte de fortes attentes

Les Marocains ont voté le 8 septembre 2021 pour renouveler la Chambre des représentants, mais aussi les conseils communaux et régionaux. Cette simultanéité a donné au scrutin une portée particulière. Elle a permis de mesurer le rapport de force entre les partis à l’échelle nationale et locale.

Le vote s’est déroulé après une période marquée par la crise sanitaire, la pression sur l’emploi et la hausse des attentes sociales. Dans plusieurs régions, les électeurs ont aussi jugé les résultats concrets de l’action publique : accès aux services, développement local, soutien aux activités économiques et gestion des villes.

La participation a atteint 50,18 %, contre 42,29 % lors des législatives de 2016. Le taux reste donc loin d’une mobilisation majoritaire de l’ensemble du corps électoral, mais il ne constitue pas le niveau le plus bas depuis vingt ans. Cette progression n’a pas empêché une abstention importante, notamment dans les espaces urbains et parmi les catégories qui se sentent éloignées de la politique partisane.

Le scrutin s’inscrivait également dans une réforme du mode de calcul des sièges. Le quotient électoral a été établi sur la base des électeurs inscrits, et non plus uniquement des suffrages valablement exprimés. Le PJD s’était opposé à cette modification, estimant qu’elle réduisait ses chances. Toutefois, les analyses disponibles soulignent que la réforme ne suffit pas à expliquer l’ampleur de sa défaite.

Le PJD passe de la première place à une position marginale

Les résultats définitifs ont placé le Rassemblement national des indépendants (RNI) en tête, avec 102 sièges sur 395. Le Parti authenticité et modernité (PAM) a obtenu 87 sièges. Le Parti de l’Istiqlal est arrivé troisième avec 81 élus.

Le PJD n’a remporté que 13 sièges. Il en détenait 125 dans la Chambre sortante. La formation a donc perdu 112 députés et s’est classée huitième. Les chiffres officiels transmis à la Chambre des représentants confirment cette rupture électorale.

Cette chute a entraîné la démission collective du secrétariat général du parti, dirigé par Saâdeddine El Othmani. Elle a aussi ouvert une période de remise en question interne. Le parti devait alors répondre à une question centrale : comment conserver une identité politique claire après dix années passées à gérer les contraintes gouvernementales ?

Le PJD avait remporté les élections de 2011 et de 2016 dans le contexte ouvert par les mobilisations régionales de 2011. Son arrivée au gouvernement avait représenté une étape importante dans l’intégration d’une formation islamiste dans le jeu institutionnel marocain. En 2021, la sanction électorale a montré les limites de cette dynamique.

Un vote sanction, mais pas un simple rejet du courant islamiste

La défaite du PJD peut d’abord se lire comme un vote sanction. Après deux mandats gouvernementaux, la formation ne bénéficiait plus de l’image d’un parti extérieur aux responsabilités. Elle devait assumer les compromis, les décisions impopulaires et les résultats d’une politique publique conduite en coalition.

La décision de normaliser les relations avec Israël a également nourri des tensions dans son électorat. Des responsables du parti avaient contesté cette orientation sur le plan politique, tout en restant dans le cadre des choix arrêtés par l’État marocain. Cette situation a alimenté le sentiment d’un décalage entre le discours historique du PJD et sa pratique gouvernementale.

La sanction ne signifie toutefois pas que les électeurs ont massivement basculé vers un camp idéologique opposé. Le RNI, qui a pris la première place, se présente comme une formation libérale et centriste. Son résultat repose sur une organisation territoriale solide, une campagne centrée sur les politiques publiques et la personnalité de son dirigeant, Aziz Akhannouch.

Le scrutin a aussi confirmé le poids des réseaux locaux. Dans les petites villes et les zones rurales, les candidats disposant d’une implantation ancienne ont conservé un avantage important. Dans les grandes agglomérations, les préoccupations liées au coût de la vie, à l’emploi et aux services publics ont pesé davantage. Le vote n’a donc pas produit un mouvement uniforme sur l’ensemble du territoire marocain.

Une nouvelle majorité autour du RNI

Arrivé en tête, le RNI a été chargé de former le gouvernement. Aziz Akhannouch a finalement construit une majorité avec le PAM et l’Istiqlal. Cette coalition réunissait trois formations arrivées aux premières places du scrutin et disposait d’une base parlementaire suffisamment large pour gouverner.

Cette configuration a réduit le rôle institutionnel du PJD. Elle a surtout déplacé le centre de gravité de la vie politique marocaine vers une coalition dominée par des partis gestionnaires. Le nouveau gouvernement devait répondre rapidement aux attentes exprimées pendant la campagne : améliorer la protection sociale, renforcer l’emploi, réduire les inégalités territoriales et soutenir la reprise économique.

Pour la population, l’alternance ne se résumait pas au changement de parti à la tête de l’exécutif. Les effets les plus concrets concernaient les prix, les revenus, l’accès aux soins, l’école et les perspectives professionnelles. Les ménages urbains comme les travailleurs de l’économie informelle attendaient des réponses différentes, mais urgentes. Dans les régions rurales, les infrastructures et l’accès aux services demeuraient des enjeux prioritaires.

Une leçon pour la vie politique nord-africaine

Le scrutin marocain de septembre 2021 a montré qu’une formation islamiste pouvait accéder au gouvernement par les urnes, y exercer le pouvoir, puis subir une lourde défaite électorale. Cette séquence distingue le Maroc de plusieurs pays de la région où les transitions politiques ont été interrompues par des crises institutionnelles ou sécuritaires.

Elle rappelle aussi que la participation ne se mesure pas uniquement au taux annoncé. Une hausse par rapport à 2016 n’efface pas la distance persistante entre les institutions et une partie des citoyens. La crédibilité des partis dépendra donc de leur capacité à transformer les programmes en résultats visibles.

À l’échelle de l’Union africaine et du Maghreb, le Maroc poursuivait parallèlement son repositionnement économique et diplomatique sur le continent. La nouvelle majorité devait ainsi gérer des dossiers nationaux tout en accompagnant cette projection régionale. L’enjeu était double : préserver la stabilité institutionnelle et répondre aux attentes sociales qui avaient nourri le vote sanction contre le PJD.

Le résultat du 8 septembre 2021 n’a donc pas seulement changé la composition du Parlement. Il a marqué la fin d’un cycle politique ouvert dix ans plus tôt et placé la nouvelle majorité face à une obligation de résultats. La prochaine étape devait se jouer dans la capacité du gouvernement à convertir son avantage électoral en amélioration concrète du quotidien.