À Bamako, le plein est revenu. Mais la sécurité des corridors reste la vraie ligne de fracture
Dans la capitale malienne, les automobilistes ont retrouvé une scène que beaucoup croyaient disparue depuis des semaines : des stations ouvertes, des pompes alimentées et des files d’attente moins longues. Cette amélioration dit quelque chose d’important sur le Mali de 2025-2026 : quand le carburant circule, la ville respire ; quand il manque, tout s’enraye, du transport urbain à l’électricité.
Le pays reste pourtant vulnérable. Le Mali dépend de l’extérieur pour l’essentiel de ses produits pétroliers, acheminés par des corridors venus des ports de la sous-région, surtout ceux de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, de la Mauritanie et, plus récemment, de la Guinée. Plusieurs sources de référence rappellent que cette dépendance dépasse 90 % à 95 % selon les estimations disponibles.
Ce qui a changé : convois escortés, dédouanement accéléré et stocks mieux relayés vers Bamako
Le basculement le plus visible s’est produit à la fin août et au début de septembre 2025. À Bamako, plus de 900 citernes sous escorte militaire ont été réceptionnées le dimanche 30 août, selon la Direction générale du commerce, de la consommation et de la concurrence. L’administration a alors mis en avant un dispositif de sécurisation des convois et d’accélération des formalités douanières pour éviter que le carburant n’attende trop longtemps aux frontières ou sur les sites de dépotage.
Cette reprise n’est pas venue de nulle part. Depuis le début de septembre 2025, le JNIM, groupe armé lié à al-Qaïda, a annoncé un blocus sur les importations de carburant vers le Mali et multiplié les attaques contre des camions-citernes sur les axes stratégiques, notamment entre Kayes et Bamako. Reuters, l’Associated Press et l’ONU ont confirmé que des dizaines de véhicules avaient été incendiés ou détruits et que les convois sous escorte restaient exposés.
Face à cette pression, les autorités maliennes ont renforcé les escortes militaires, augmenté la présence des forces sur les grands axes et demandé aux opérateurs pétroliers d’adapter leur logistique. Au fil des semaines, ces mesures ont permis de stabiliser, au moins partiellement, l’approvisionnement de la capitale. En novembre 2025, plusieurs services publics maliens affirmaient déjà travailler en continu pour fluidifier le passage des produits pétroliers vers Bamako et l’intérieur du pays.
L’électricité suit le carburant. Et la crise touche le pays de façon très inégale
À Bamako, l’amélioration de l’offre en carburant a eu un effet immédiat sur le courant. Là où les coupures avaient pu durer une quinzaine d’heures, voire davantage dans certains quartiers, les habitants disent désormais bénéficier d’une alimentation plus régulière, sur une grande partie de la journée. Cette évolution s’explique en partie par le retour de diesel et de fioul pour faire tourner les centrales thermiques, encore indispensables dans un système électrique malien fragile.
Mais la situation n’est pas la même partout. À Ségou et Koutiala, des améliorations ont aussi été observées. À Mopti, les habitants restent confrontés à une offre plus courte et plus coûteuse. À Bandiagara, le marché noir reste, selon les témoignages recueillis, l’un des rares moyens d’acheter du carburant. Ce différentiel rappelle une évidence : au Mali, l’écart entre la capitale et les régions ne tient pas seulement à la distance, mais à la sécurité des routes, à la densité des contrôles et à la capacité locale de distribution.
Dans les villes secondaires, la tension se répercute sur tout le reste : transport interurbain, petit commerce, groupes électrogènes, ateliers, moulins, écoles privées et activités informelles. À Bamako, la reprise est donc réelle. Mais elle demeure dépendante d’un flux continu de citernes venant des corridors régionaux. Si ces axes se referment, la capitale redevient en quelques jours le point le plus sensible du système.
Un enjeu malien, mais aussi ouest-africain
Cette crise dépasse le seul Mali. Elle touche la CEDEAO, l’espace ouest-africain et les routes commerciales qui relient les pays sahéliens aux ports atlantiques. Le Mali n’est pas seulement un pays enclavé : c’est aussi un carrefour de transit pour des marchandises, des vivres et des hydrocarbures qui irriguent l’économie urbaine et rurale. Quand les camions brûlent sur l’axe Kayes-Bamako, c’est tout l’équilibre logistique régional qui vacille.
Le phénomène éclaire aussi une mutation du conflit sahélien. En ciblant le carburant, le JNIM ne frappe pas seulement l’armée. Le groupe cherche à peser sur la vie quotidienne, à faire monter le coût du transport, à ralentir l’économie et à tester la capacité de l’État à protéger ses corridors vitaux. L’ONU a d’ailleurs souligné, dans ses rapports récents, la persistance des attaques contre les installations militaires et les véhicules de ravitaillement reliant le Mali à la Côte d’Ivoire, à la Mauritanie et au Sénégal.
Pour les autorités maliennes, l’enjeu dépasse la réponse sécuritaire immédiate. Il faut à la fois sécuriser les axes, moderniser le stockage, mieux encadrer la distribution et réduire la dépendance aux centrales thermiques alimentées par des importations coûteuses. Le ministère malien de l’Énergie et de l’Eau a d’ailleurs multiplié, en 2026, les annonces sur la Boucle nord autour de Bamako, les interconnexions régionales et les projets solaires. Ces chantiers disent la même chose : le pays veut sortir d’une vulnérabilité qui transforme chaque rupture d’approvisionnement en crise nationale.
À l’échelle du continent, le cas malien rappelle une leçon simple. La sécurité énergétique n’est plus un sujet technique réservé aux ministères. Elle est devenue un paramètre central de stabilité politique, de circulation des biens et de souveraineté réelle. Au Mali, le retour du carburant à Bamako soulage. Mais la question décisive reste ouverte : combien de temps les corridors resteront-ils ouverts, et à quel coût pour les régions qui vivent encore sous tension ?