Dans le centre du Mali, une frappe de trop relance la question du contrôle des opérations
Dans la région de Mopti, chaque opération militaire se joue désormais sur une ligne très fine : frapper des combattants armés sans toucher les habitants qui vivent au milieu des zones tenues, disputées ou traversées par les groupes jihadistes. C’est tout l’enjeu des opérations menées par les Forces armées maliennes et leurs partenaires russes, alors que la guerre s’est déplacée au cœur des villages, des marchés et des axes secondaires.
Le Mali reste engagé dans une crise sécuritaire ouverte depuis 2012. Elle oppose l’État à des groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, mais aussi à des réseaux criminels et à des foyers de tensions communautaires. Dans ce contexte, Bamako a rompu avec Paris et renforcé sa coopération militaire avec Moscou. Depuis 2021, cette coopération passe par des combattants russes d’abord associés à Wagner, puis intégrés sous le nom d’Africa Corps, une structure contrôlée par le ministère russe de la défense.
Ce que documente Human Rights Watch
Human Rights Watch affirme que, le 15 juin, un appareil attribué à Africa Corps a mené deux frappes aériennes dans le village de Kyrnia, dans le centre du Mali, et que ces frappes ont tué huit civils, dont trois enfants. L’organisation dit avoir identifié les victimes à partir de témoignages, d’images satellites, de photos et d’une vidéo diffusée par Africa Corps elle-même après l’opération.
Selon cette enquête, la première munition a explosé près de la résidence du chef du village. Elle a tué sa femme, deux de ses enfants et un autre enfant. La seconde a frappé un petit marché à bétail situé à une vingtaine de mètres, tuant quatre hommes et blessant deux autres personnes. Human Rights Watch dit n’avoir trouvé aucun élément montrant la mort de combattants jihadistes lors de cette frappe.
L’ONG précise avoir interrogé à distance 19 personnes entre le 24 juin et le 14 juillet, parmi lesquelles des témoins, des responsables communautaires, des journalistes locaux et des sources militaires maliennes. Elle indique aussi avoir écrit au ministre russe de la défense le 22 juillet sans recevoir de réponse.
Dans le même temps, des médias maliens avaient déjà rapporté, début juillet, qu’une opération aérienne menée dans la région de Mopti visait un regroupement de combattants armés. Cette narration, centrée sur la neutralisation d’une cible terroriste, contraste avec les constatations de Human Rights Watch sur les victimes civiles.
Mopti, un front intérieur où la population paie le prix des zones grises
Le centre du Mali reste l’un des théâtres les plus instables du pays. Dans cette zone, JNIM, la coalition liée à Al-Qaïda, contrôle ou influence plusieurs localités, impose des règles de fait et utilise parfois les villages comme points d’appui logistiques. Human Rights Watch rappelle que Kyrnia était tenue par JNIM depuis plusieurs années.
Pour les autorités maliennes, la priorité reste la reconquête du terrain. Pour les habitants, la menace est double : d’un côté les groupes armés qui taxent, recrutent ou intimident ; de l’autre, des opérations de contre-insurrection où l’erreur de ciblage peut tuer des civils et nourrir de nouvelles rancœurs. Dans les campagnes de Mopti, un marché, une cour familiale ou un arbre sous lequel sont rassemblés des hommes peuvent devenir des lieux de vie, puis des lieux de mort.
Le risque politique est aussi clair. Chaque bavure alléguée fragilise le discours officiel sur la “restauration de la souveraineté” et alimente les critiques sur la dépendance accrue à des partenaires militaires étrangers. Depuis le retrait du Mali de la CEDEAO, effectif depuis le 29 janvier 2025, Bamako cherche à déplacer ses appuis diplomatiques et sécuritaires vers l’Alliance des États du Sahel, formée avec le Burkina Faso et le Niger.
Sur le plan régional, la CEDEAO continue de suivre ces transitions sahéliennes, tandis que l’Union africaine dit soutenir les efforts maliens contre le terrorisme, tout en rappelant la protection des civils et le respect du droit international humanitaire. Cette double ligne est importante : elle montre que la lutte antijihadiste ne se résume pas à une victoire militaire, mais dépend aussi de la légitimité des méthodes employées.
Une affaire locale, un signal continental
Le dossier de Kyrnia dépasse le seul Mali. Il pose une question qui traverse tout le Sahel : comment mener des opérations de grande intensité dans des zones où les combattants se mêlent aux civils sans faire basculer la population contre l’État ? Cette question concerne aussi le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et les pays côtiers exposés à la contagion sécuritaire.
Elle touche également un autre point sensible : la place des partenaires extérieurs dans les guerres africaines. À mesure que les armées nationales s’appuient sur des forces étrangères ou para-étatiques, la chaîne de commandement devient moins lisible et la responsabilité politique plus difficile à établir. Dans un conflit de ce type, la réputation d’efficacité compte. Mais la crédibilité d’une campagne sécuritaire se joue aussi à la capacité de reconnaître les erreurs, d’enquêter et de réparer.
Pour Bamako, l’enjeu immédiat est donc moins la communication que la preuve. La capitale malienne doit montrer qu’elle contrôle les forces qui opèrent à ses côtés et qu’elle peut distinguer une cible militaire d’un village habité. À défaut, chaque frappe contestée devient un argument de plus pour les groupes armés, et un test de plus pour l’État dans sa guerre de reconquête.