Dans les collines du Lesotho, soigner dépend aussi des routes, des moyens et des tabous

Au Lesotho, une grossesse peut encore devenir une course contre la montre. Dans ce pays enclavé d’Afrique australe, les femmes doivent souvent parcourir de longues distances pour atteindre un centre de santé, parfois sur des pistes difficiles, avant même de parler de l’accouchement.

Ce défi sanitaire se lit dans les chiffres. L’Organisation mondiale de la Santé estime que le ratio de mortalité maternelle est tombé à 478 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023, après 529 en 2020. L’OMS rappelle aussi que le pays reste parmi les plus exposés de la région Afrique orientale et australe. Dans ce contexte, chaque professionnel formé compte, surtout dans les zones rurales où les effectifs sont rares.

Le Lesotho appartient à la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui réunit 16 États et fait de la santé publique, de la coopération et de la qualité de vie de la population des priorités régionales. La question maternelle n’y est donc pas seulement médicale. Elle touche aussi à l’organisation des services, à l’accès aux soins de base et à la présence de personnels qualifiés jusque dans les districts éloignés.

Des hommes en salle d’accouchement, une présence encore marginale mais utile

Dans ce paysage, un groupe restreint mais visible d’hommes a choisi la voie de la sagesse-femme. À Mohale’s Hoek, l’un d’eux travaille depuis deux décennies au contact des femmes enceintes, au sein d’un système de santé qui cherche à rapprocher les soins des villages. Le phénomène reste minoritaire, mais il grandit. L’agence AP rapporte qu’il existe environ 300 sages-femmes masculins dans le pays, même si le gouvernement ne publie pas de comptage par genre.

Cette évolution bouscule un code social longtemps simple : la naissance était perçue comme un domaine féminin, et la sage-femme comme une figure forcément associée aux femmes. Au Lesotho, cette frontière recule parce que la réalité sanitaire impose d’autres priorités. Quand des postes de santé manquent de personnel, la question n’est plus de savoir qui répond à un stéréotype, mais qui peut assurer un suivi prénatal, surveiller un travail et orienter une patiente en cas de complication.

L’argument n’est pas abstrait. L’OMS explique que le monde manque encore de personnels de santé maternelle, et rappelle qu’un accès universel à des soins de midwifery de qualité pourrait éviter une grande part des décès maternels et néonatals. À l’échelle globale, les hommes représentent moins de 1 % de l’ensemble des sages-femmes, ce qui confirme le caractère inhabituel de la situation basotho.

Ce que ces carrières changent pour les familles, les centres de santé et l’État

Au Lesotho, l’enjeu dépasse la seule symbolique. L’arrivée de sages-femmes masculins élargit la base de recrutement dans un pays où les équipes restent fragiles, surtout hors de Maseru, la capitale. Elle permet aussi d’absorber une partie de la pression qui pèse sur les cliniques de district. Là où les trajets sont longs, où les routes coupent les vallées et où les gardes sont réduites, la disponibilité du personnel devient une variable de survie.

Pour les patientes, l’impact peut être concret. Plus de personnel qualifié signifie davantage de consultations prénatales, une meilleure détection des risques et moins de naissances à domicile sans assistance. UNICEF indique qu’au Lesotho 92 % des naissances sont désormais prises en charge par un professionnel de santé qualifié, un progrès important pour un pays qui reste confronté à une mortalité maternelle élevée. Cela ne règle pas tout, mais cela réduit une partie du danger.

Le sujet dit aussi quelque chose de la transformation sociale en cours. Les métiers du soin restent parfois lus à travers le prisme du genre. Pourtant, dans un système où les besoins sont immenses, la compétence prime sur la conformité aux habitudes. À ce titre, le cas basotho montre une tension classique en Afrique australe : faire évoluer les représentations sans dégrader l’acceptabilité sociale des services de santé. Les soignants masculins n’effacent pas les sages-femmes, ils complètent une offre déjà sous pression.

L’État, lui, y gagne un levier supplémentaire. Le ministère de la Santé a fait de la santé maternelle et néonatale un axe prioritaire, avec l’appui de l’OMS et d’autres partenaires. Ces appuis ont déjà conduit à des lignes directrices nationales sur la surveillance des décès maternels et périnatals. Le défi, désormais, est moins de produire des documents que de tenir des équipes dans les centres de soins, de sécuriser les déplacements et d’assurer la continuité des services.

Une évolution locale qui parle à toute l’Afrique australe

Le cas du Lesotho résonne au-delà de ses frontières. Dans toute l’Afrique australe, les systèmes de santé font face à la même équation : trop peu de personnel, des distances importantes, des infrastructures inégales et une demande de soins maternels qui reste élevée. Le choix d’ouvrir davantage le métier à des hommes ne résout pas la pénurie à lui seul, mais il élargit le vivier de recrutement et montre qu’une norme sociale peut évoluer au service de la santé publique.

Il y a aussi un signal régional. La SADC pousse ses membres vers davantage d’intégration et de développement social. Or, dans cette partie du continent, la santé maternelle reste un indicateur très sensible des inégalités territoriales. Quand un petit pays montagneux comme le Lesotho parvient à augmenter la présence de professionnels qualifiés dans ses cliniques, il offre un exemple utile à ses voisins confrontés aux mêmes contraintes de ressources humaines et d’accès.

Le prochain enjeu ne sera pas de savoir si les hommes peuvent être sages-femmes. La réponse est déjà donnée sur le terrain. La vraie question sera de savoir si le pays peut transformer ces parcours individuels en politique durable de santé maternelle, capable de tenir dans la durée et d’atteindre les districts les plus isolés. C’est là que se jouera, bien au-delà des images, la baisse réelle des décès évitables.