Dans la filière sucrière kényane, augmenter la capacité des usines ne suffit pas : encore faut-il disposer de canne, rémunérer correctement les cultivateurs et éviter que les gains de production ne se traduisent par une hausse des prix. À Chesumei, un nouvel investissement privé promet un débouché supplémentaire aux producteurs du comté de Nandi. Il s’inscrit dans une transformation plus large du secteur, où l’État confie plusieurs usines publiques à des opérateurs privés.

Un nouvel outil industriel dans le North Rift

West Kenya Sugar, filiale du groupe Rai, prévoit de construire une sucrerie à Chesumei, dans le comté de Nandi. L’investissement annoncé atteint 4,2 milliards de shillings kényans, soit environ 32 millions de dollars. La capacité initiale prévue est de 1 500 tonnes de canne broyées par jour. Le projet pourrait ensuite doubler cette capacité, jusqu’à 3 000 tonnes quotidiennes. Ces éléments figurent dans les informations rendues publiques le 29 octobre 2026 et ont également été rapportés par une seconde publication indépendante. Les détails du projet de sucrerie à Nandi ont aussi été publiés par un autre média économique africain.

Pour les planteurs de Nandi et des environs, l’enjeu immédiat est l’accès à une usine proche, susceptible d’acheter leur récolte. West Kenya indique travailler avec des agriculteurs sur plus de 30 000 acres, soit environ 12 140 hectares, consacrés au développement de la canne. L’entreprise évoque des partenariats et des baux avec des cultivateurs. Leur portée concrète dépendra des modalités proposées, des prix payés et de la régularité des paiements. Le projet prévoit aussi des emplois directs et indirects, mais aucun chiffre d’embauches n’a été communiqué.

Cette implantation étend la présence de West Kenya au-delà de ses bassins historiques de l’ouest du pays. Elle rapproche la transformation d’une nouvelle zone de culture, dans le North Rift. Mais une capacité industrielle annoncée n’équivaut pas à une production effective : l’usine devra être construite, approvisionnée en canne suffisamment mûre et exploitée à un rythme viable.

Des usines publiques confiées à des opérateurs privés

Le projet arrive alors que Nairobi réorganise une industrie longtemps fragilisée par des équipements vieillissants, des dettes et des volumes de canne irréguliers. En mai 2025, West Kenya a obtenu un bail de trente ans pour exploiter Nzoia Sugar. La Kenya News Agency, agence de presse publique kényane, a confirmé l’attribution de cette usine au groupe. Les documents d’audit parlementaires évoquent un investissement initial promis d’environ 5,76 milliards de shillings, ainsi que des redevances liées aux volumes de sucre et de mélasse produits. L’attribution des baux des quatre sucreries publiques et les engagements financiers concernant Nzoia sont documentés par des sources kényanes.

La réforme porte sur quatre sucreries : Nzoia, Chemilil, Sony et Muhoroni. Le gouvernement présente ces concessions comme un moyen d’attirer des capitaux et de remettre les équipements à niveau. Pour les salariés et les planteurs, le résultat se mesurera plutôt aux salaires versés, aux délais de paiement, aux volumes transformés et aux débouchés réellement maintenus. La concentration d’actifs entre quelques opérateurs soulève aussi une question de concurrence. Au Parlement, des élus ont demandé comment empêcher que les exploitants déjà présents dans une région ne renforcent excessivement leur pouvoir sur les producteurs.

Le cadre légal a changé avec le Sugar Act de 2024, qui a rétabli le Kenya Sugar Board, l’organisme chargé de développer et réguler la filière. La loi encadre notamment les licences d’importation et prévoit que les importations répondent à un déficit déterminé. Elle prévoit aussi un prélèvement destiné au développement du secteur. Le texte de la loi kényane sur le sucre définit ces responsabilités et mécanismes.

La hausse de l’offre ne règle pas encore la dépendance

Les chiffres disponibles signalent une reprise, sans effacer les tensions d’approvisionnement. Selon les données du Bureau national des statistiques du Kenya (KNBS), la production de sucre a atteint 348 143 tonnes entre janvier et mai 2026, soit une hausse de près de 22 % sur un an. Les livraisons de canne aux usines ont progressé de 25,1 %, à 3,9 millions de tonnes. Ces données sont rapportées par la presse kényane et reprises dans les indicateurs statistiques nationaux. Les chiffres de production et de livraisons de canne sont également consultables dans les indicateurs économiques publiés par le KNBS.

La progression reste à replacer dans les besoins du pays. En juillet 2026, l’agence de presse kényane a rapporté que la demande annuelle se situait autour de 1,1 à 1,2 million de tonnes, tandis que la production annuelle récente était estimée entre 550 000 et 613 000 tonnes. L’écart montre pourquoi la relance des usines ne garantit pas, à elle seule, l’autosuffisance. Il faut également des plantations productives, des saisons favorables et des équipements capables de fonctionner sans interruption.

La politique commerciale ajoute un autre arbitrage. La loi de finances 2026 a porté à 40 shillings par kilogramme le droit d’accise sur le sucre importé, contre 7,50 auparavant, à compter du 1er juillet. En parallèle, le régime de sauvegarde sucrière du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), qui limitait les importations régionales, a pris fin le 30 novembre 2025. Le Kenya doit donc concilier la protection des producteurs locaux, les engagements commerciaux régionaux et l’accès des consommateurs à un sucre abordable. Une taxe plus élevée peut soutenir les transformateurs nationaux, mais elle peut aussi renchérir les importations si l’offre locale ne suit pas.

Un test pour la région et pour les producteurs

Pour les cultivateurs, la nouvelle unité de Nandi ne sera un débouché durable que si les contrats sont clairs, les paiements prévisibles et les prix soutenables. Pour les consommateurs, l’enjeu est que la hausse des capacités ne serve pas uniquement à consolider la position des grands groupes, mais contribue à stabiliser l’offre. Enfin, l’État devra rendre compte des résultats des baux publics et surveiller la concurrence entre industriels.

Le sujet dépasse les frontières kényanes. Au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et du COMESA, les flux de sucre relient producteurs, raffineries et marchés voisins. Si la production kényane continue de progresser, Nairobi pourrait réduire ses achats extérieurs, mais aussi modifier les débouchés des fournisseurs régionaux. La prochaine étape à observer sera donc moins l’annonce d’une capacité théorique que la construction effective de l’usine, son approvisionnement en canne et l’évolution des volumes produits et des prix sur le marché kényan.