Au Kenya, le cacao est encore une filière en devenir. Le défi ne consiste donc pas seulement à distribuer des plants : il faut aussi vérifier où les arbres peuvent pousser, accompagner les producteurs pendant plusieurs années et garantir que leurs récoltes trouveront un acheteur.

Cette ambition prend forme dans un pays dont les revenus agricoles à l’exportation reposent notamment sur le thé, les fleurs coupées et l’horticulture. Elle ouvre une nouvelle piste de diversification, mais les annonces de plantation ne suffisent pas à démontrer qu’une production commerciale régulière est déjà installée.

Du mont Elgon aux zones de culture envisagées

Le 10 octobre 2026, à Endebess, dans le comté de Trans Nzoia, le président William Ruto a associé la promotion du cacao aux célébrations nationales de Mazingira Day, consacrées à l’environnement. Des plants ont été distribués lors de l’événement. La date et le lieu sont également rapportés par des médias publics kényans.

Cette annonce s’inscrit dans un programme national lancé au cours de l’année. En juillet, le gouvernement a indiqué vouloir distribuer deux millions de plants de cacao avant la fin de 2026. Le secrétaire principal aux Forêts, Mugambi Gitonga, a alors avancé que près de 5,9 millions d’hectares pourraient convenir à cette culture. Il s’agit d’un potentiel estimé par les autorités, non d’une surface déjà plantée ou validée pour une production rentable.

Le dispositif prévoit aussi un centre de production de semences au sein de l’Institut kényan de recherche forestière, à Kaptagat. Des distributions sont envisagées dans plusieurs comtés, dont Elgeyo-Marakwet, Meru, Kirinyaga et Kilifi. En juillet, le gouvernement a également annoncé 10 000 plants de cacao pour des agriculteurs de Kirinyaga. Ces étapes doivent permettre d’éprouver la culture dans des environnements différents, avant toute montée en échelle.

Une filière encore difficile à mesurer

Le Kenya ne part pas de zéro, mais les données disponibles dessinent une activité irrégulière et peu documentée. Selon les séries de l’International Trade Centre, les exportations déclarées de fèves de cacao atteignent 475 tonnes en 2021, puis tombent à zéro en 2022. Elles s’établissent à une tonne en 2023, aucune quantité n’est renseignée en 2024, avant un chiffre de 302 tonnes en 2025.

Ces chiffres doivent être lus avec prudence. Les statistiques douanières enregistrent les échanges, pas nécessairement l’origine agricole des fèves. Elles ne suffisent donc pas à établir que les 302 tonnes exportées en 2025 ont toutes été cultivées au Kenya. Les données de commerce classent par ailleurs les fèves séparément des produits transformés : une exportation de chocolat ou de poudre de cacao ne prouve pas, à elle seule, l’existence d’une récolte locale.

Le gouvernement présente le cacao comme une nouvelle culture stratégique. En novembre 2024, il a été inscrit parmi les cultures réglementées au titre du Crops Act de 2013. Ce cadre confie à l’Autorité kényane de l’agriculture et de l’alimentation (AFA) un rôle dans la promotion et la régulation des cultures concernées, notamment pour encadrer les opérateurs et faciliter l’accès aux marchés.

La réglementation peut organiser une filière, mais elle ne remplace ni les données agricoles ni l’accompagnement sur le terrain. Les statistiques publiques citées dans le débat ne permettent pas encore de déterminer précisément les superficies consacrées au cacao. Les autorités devront donc documenter les plants distribués, leur survie, les premières récoltes et les ventes réellement issues de fermes kényanes.

Des revenus possibles, mais un calendrier long

Pour les agriculteurs, le premier enjeu est le risque d’investissement. Un cacaoyer ne procure pas immédiatement un revenu : les producteurs doivent consacrer du temps et des terres à une culture dont le rendement et le débouché restent à établir localement. Le coût annoncé d’un plant était de 200 shillings kényans. À Endebess, William Ruto a évoqué la possibilité d’une subvention pour en faciliter l’accès. Une promesse de soutien ne précise toutefois ni le montant retenu ni les modalités de distribution.

Les zones retenues et les conditions d’exploitation compteront autant que le nombre de plants. Les variétés doivent s’adapter aux sols et au climat locaux. Il faudra aussi accompagner les agriculteurs sur l’entretien des arbres, la fermentation et le séchage des fèves, étapes qui influencent leur qualité et leur prix. Sans formation, débouchés prévisibles et partage transparent des coûts, l’expansion pourrait laisser les producteurs assumer l’essentiel du risque.

Le modèle envisagé associe cacao et agroforesterie, c’est-à-dire la culture d’arbres en complément d’autres activités agricoles. Cette approche peut contribuer à diversifier les revenus et à intégrer des arbres dans les exploitations. Mais ses résultats dépendront des choix locaux : une plantation de cacao ne doit pas être présentée comme un gain environnemental automatique. L’usage des terres, l’eau disponible et la place des cultures vivrières devront également être pris en compte.

Pour le Kenya, l’enjeu est de compléter ses exportations agricoles sans fragiliser les revenus existants. Nairobi pourra coordonner la stratégie nationale, mais les comtés, les instituts de recherche, les coopératives et les acheteurs auront un rôle direct dans sa mise en œuvre. Les besoins d’une exploitation rurale ne sont pas ceux d’un transformateur ou d’un exportateur basé en ville.

Un pari qui dépasse les frontières kényanes

La démarche s’inscrit dans l’intégration économique de l’Afrique de l’Est. Au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), le Kenya commerce avec des pays voisins comme l’Ouganda et la Tanzanie. Une filière viable pourrait alimenter des échanges régionaux, mais ces marchés ne sont pas réservés à une production kényane : ils accueillent aussi des fèves et produits transformés venus d’autres pays.

À l’échelle continentale, cette initiative rappelle que les pays cherchent à capter davantage de valeur dans l’agriculture, de la culture à la transformation. Le Kenya n’a pas encore le poids des grands producteurs africains de cacao. Sa stratégie se jouera moins dans les annonces que dans les résultats vérifiables : plants effectivement remis aux agriculteurs, taux de reprise, volumes récoltés, origine des fèves exportées et contrats d’achat accessibles aux producteurs.

Les prochaines données sur la campagne 2026 permettront de mesurer si l’objectif de deux millions de plants avance au-delà des annonces. Elles diront aussi si l’expérience de comtés comme Trans Nzoia et Kirinyaga débouche sur une filière traçable, capable de rémunérer les agriculteurs et de fournir des débouchés réguliers.