Une formation professionnelle peut ouvrir une porte vers un emploi à l’étranger. Mais pour les réfugiés qualifiés vivant au Kenya, cette porte dépend aussi d’une règle d’immigration canadienne qui vient de se refermer aux nouvelles demandes. Un accord signé à Nairobi promet des parcours vers le Canada sans encore préciser clairement quelles voies permettront aux candidats d’y accéder.
Un partenariat de recrutement, pas un visa
Le 29 octobre 2026, le gouvernement kényan et l’organisation Talent Beyond Boundaries (TBB) Canada ont signé un protocole d’accord sur la mobilité professionnelle. L’annonce a été faite à Nairobi, lors d’une cérémonie réunissant notamment Shadrack Mwadime, secrétaire principal au Travail et au Développement des compétences, et Lara Dyer, directrice générale de TBB Canada. Un média kényan a également rendu compte de la signature et des objectifs affichés par les autorités.
L’accord doit rapprocher de futurs employeurs canadiens de jeunes Kényans et de réfugiés installés au Kenya. Il prévoit des formations associées au recrutement, la vérification des compétences, la mise en relation avec les entreprises, un appui aux démarches migratoires et une aide à l’installation. TBB cite des parcours pour les préposés aux services de soutien personnel, les soudeurs, les infirmiers auxiliaires autorisés et les techniciens automobiles.
Pour certains postes de soutien aux personnes, le dispositif mentionne le Confederation College of Applied Arts and Technology et le Kenya Red Cross Training Institute. Il s’agit donc de préparer des profils à des métiers ciblés, puis de les présenter à des employeurs. Mais un protocole entre partenaires ne vaut ni offre d’emploi individuelle ni autorisation d’entrer au Canada : chaque candidat reste soumis aux règles d’immigration applicables.
Le point de friction : la voie réservée aux réfugiés
Le protocole évoque le Projet pilote sur la voie d’accès à la mobilité économique, connu sous son sigle anglais EMPP, ainsi que d’autres programmes pour travailleurs qualifiés. Or le Canada a cessé d’accepter de nouvelles demandes dans le cadre de l’EMPP le 1er janvier 2026. Cette fermeture est confirmée par les autorités canadiennes et par les informations diffusées par le HCR au Canada.
L’EMPP permettait à des réfugiés qualifiés et à d’autres personnes déplacées de demander une immigration économique avec des aménagements tenant compte des obstacles liés au déplacement. Certains candidats pouvaient, par exemple, fournir des documents de remplacement lorsqu’ils n’avaient pas accès aux pièces habituellement exigées. La fermeture de ce dispositif ne supprime pas les voies ordinaires de recrutement professionnel pour les Kényans. Elle crée cependant une question précise pour les réfugiés que le partenariat entend aussi accompagner.
Dans son évaluation publiée en juillet 2026, le ministère canadien de l’Immigration explique que la hausse des demandes et la réduction des places d’admission ont allongé les délais. À la fermeture du pilote, les délais prévisionnels pour de nouvelles demandes avaient atteint quatre à six ans, alors que le programme visait un traitement accéléré, généralement en six mois. Le Canada examine des options pour gérer les dossiers en attente, mais le partenariat annoncé à Nairobi ne détaille pas encore le fonctionnement d’une éventuelle nouvelle voie pour les réfugiés.
Les compétences ne suffisent pas à garantir le départ
Cette distinction pèsera sur les candidats. Une formation peut améliorer la préparation à un métier et la vérification des qualifications peut faciliter le recrutement. Mais l’issue dépend aussi d’une offre d’emploi réelle, de la reconnaissance des diplômes ou de l’expérience, des exigences linguistiques et des règles de visa. Pour les réfugiés, les obstacles documentaires et les délais peuvent s’ajouter à ces conditions, même lorsque leurs compétences répondent à un besoin d’employeur.
L’évaluation canadienne souligne d’ailleurs que les délais imprévisibles peuvent fragiliser les offres d’emploi et compliquer les projets des entreprises comme ceux des candidats. Elle montre aussi le rôle des organisations partenaires dans l’identification des profils, l’accompagnement des démarches et la préparation à l’installation. Leur présence peut rendre le parcours plus lisible, mais ne remplace pas une décision des autorités d’immigration.
Pour les jeunes Kényans, l’enjeu concerne aussi la protection contre les abus liés au recrutement international. Le secrétaire principal Shadrack Mwadime a présenté le partenariat comme un moyen de développer des démarches plus ordonnées et de limiter l’exploitation de travailleurs cherchant un emploi à l’étranger. La portée de cette ambition dépendra notamment de la transparence sur les postes disponibles, les critères de sélection, les frais éventuels et les recours en cas de problème.
Le dispositif de formation mentionné concerne des métiers déterminés, plutôt qu’un accès ouvert à tout candidat. Il faudra donc observer quels profils seront effectivement sélectionnés, où les formations auront lieu et si les candidats recrutés pourront partir dans des délais compatibles avec les besoins des employeurs. Les informations publiées sur l’accord n’apportent pas encore de calendrier ni de nombre de places.
Une mobilité à lire aussi à l’échelle est-africaine
Le Kenya inscrit cette initiative dans une politique plus large de mobilité de sa main-d’œuvre. En Afrique de l’Est, le Marché commun de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) prévoit la circulation des travailleurs entre États membres, sous réserve des règles nationales. Cette mobilité régionale est distincte d’un départ vers le Canada : elle repose sur des engagements régionaux et ne dépend pas des mêmes procédures d’immigration.
Les deux échelles posent néanmoins une question commune : comment faire correspondre compétences, emplois disponibles et droits des travailleurs ? Un recrutement international peut offrir des perspectives à des professionnels et répondre à des besoins d’employeurs. Il peut aussi laisser les candidats dans l’incertitude si la formation avance plus vite que les autorisations de travail. Le suivi après l’embauche, la sécurité des contrats et la possibilité de faire valoir ses droits compteront autant que la sélection initiale.
La prochaine étape sera donc moins la signature elle-même que sa mise en œuvre : publication des critères, identification des employeurs, clarification des voies migratoires et premiers départs. Tant que ces éléments ne sont pas précisés, les réfugiés du Kenya ne peuvent pas savoir si le partenariat leur donnera accès à une procédure distincte de l’EMPP désormais fermée. Pour les autres candidats, les voies professionnelles ordinaires restent possibles, mais elles ne sont pas garanties par le protocole.