Assembler des véhicules au Kenya pourrait ouvrir une nouvelle étape pour la mobilité électrique en Afrique de l’Est. Mais entre une annonce d’investissement de grande ampleur et une industrie réellement ancrée dans le pays, plusieurs étapes restent à franchir : financement, calendrier, fournisseurs locaux et règles commerciales régionales.

Un projet annoncé à Nairobi, encore à préciser

Le 6 octobre 2026, le gouvernement kényan a signé un protocole d’accord avec Endelevu Enterprise Corporation autour d’un projet de mobilité électrique auquel est associé le constructeur chinois Geely Auto Group. Le président William Ruto a présenté l’initiative à Nairobi. Sa valeur annoncée atteint 3 milliards de dollars, soit environ 390 milliards de shillings kényans.

Le programme prévoit une unité d’assemblage de 50 000 véhicules électriques à quatre roues par an, ainsi qu’une seconde installation pouvant produire jusqu’à 100 000 deux-roues et véhicules légers. Il inclurait aussi 1 000 stations de recharge alimentées à l’énergie solaire et une plateforme numérique conçue pour gérer jusqu’à 100 000 véhicules. Ces capacités sont des objectifs annoncés, et non une production déjà installée.

Les détails publics restent limités. Les informations disponibles ne précisent ni le lieu des usines, ni leur calendrier de construction, ni le montage financier. Le protocole d’accord ne garantit donc pas, à lui seul, que l’ensemble des investissements annoncés sera réalisé. La nature exacte de la participation de Geely devra également être clarifiée.

Le président a évoqué environ 2 000 emplois directs et plus de 20 000 emplois indirects. D’autres opportunités, jusqu’à 80 000, sont mentionnées dans les services liés à la mobilité électrique. Ces estimations restent des projections gouvernementales : elles dépendront du contenu local, du rythme de déploiement et de la demande.

Une stratégie industrielle au-delà de l’assemblage

Le Kenya cherche à transformer la progression des véhicules électriques en activité productive locale. La politique nationale de mobilité électrique, lancée en février 2026, soutient la fabrication, les infrastructures de recharge et la formation. Le gouvernement présente aussi cette transition comme un moyen de réduire la facture des importations de pétrole, évaluée à environ 5 milliards de dollars par an par le ministère des Transports.

Le marché a déjà progressé, mais les chiffres doivent être lus avec leur périmètre. Le ministère kényan des Routes et des Transports indique 39 324 véhicules électriques enregistrés cumulativement en 2025, contre 1 378 en 2022. Cette hausse concerne des catégories diverses, notamment les deux-roues, très utilisés pour les déplacements urbains et les trajets de proximité. Elle ne signifie pas que les voitures électriques particulières dominent le marché.

Pour que le projet dépasse l’assemblage de composants importés, il faudra développer des fournisseurs, former des techniciens et organiser l’entretien des véhicules et des batteries. Les emplois annoncés pourraient concerner des profils très différents : ouvriers, mécaniciens, spécialistes du numérique, opérateurs de recharge ou gestionnaires de flotte. La répartition réelle dépendra des accords de formation et des achats effectués auprès d’entreprises kényanes.

Les infrastructures compteront autant que les chaînes de montage. Les stations solaires envisagées pourraient faciliter la recharge hors des grands axes urbains, mais leur utilité dépendra de leur implantation, de leur disponibilité et de leur coût. Pour les conducteurs de boda boda, les petites entreprises de transport et les opérateurs de livraison, l’accès au financement et la durée de vie des batteries pèseront directement dans le choix d’un véhicule électrique.

L’accès au marché est-africain dépendra des règles d’origine

Le projet vise aussi les marchés voisins. Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), un ensemble régional qui organise notamment une union douanière. Les produits fabriqués dans un État membre peuvent bénéficier d’un traitement préférentiel dans la région, à condition de respecter les règles d’origine : celles-ci déterminent la part de transformation locale nécessaire pour qu’un produit soit considéré comme fabriqué dans la communauté.

L’assemblage seul ne garantit donc pas automatiquement un accès commercial privilégié. Les nouvelles règles de l’EAC sur l’assemblage et la fabrication, entrées en vigueur le 1er juillet 2026, rendent la question du contenu local particulièrement concrète. Le niveau d’intégration des pièces, les procédés réalisés sur place et la traçabilité des composants compteront pour accéder aux marchés régionaux.

Cette ambition s’inscrit dans une compétition industrielle régionale où les pays cherchent à attirer capitaux, technologies et emplois. Pour Nairobi, une base de production pourrait renforcer les échanges avec les autres membres de l’EAC. Mais les retombées ne se mesureront pas seulement au nombre de véhicules assemblés : la valeur ajoutée conservée dans le pays, les compétences acquises et la capacité à faire émerger des fournisseurs locaux seront décisives.

Les prochaines étapes seront déterminantes

L’annonce fait écho à un changement déjà visible dans la politique kényane : la mobilité électrique n’est plus seulement abordée comme un enjeu de transport ou de climat, mais comme un choix industriel et énergétique. Elle pourrait réduire l’exposition du pays aux achats de carburants importés, tout en créant de nouvelles activités. Ces bénéfices restent toutefois conditionnés à la réalisation des investissements et à l’accès fiable à l’électricité.

Les prochains éléments à surveiller sont précis : publication d’un calendrier, confirmation des financements, choix du site, définition du rôle de Geely et accords avec les entreprises locales. Les premiers contrats de formation et les critères d’approvisionnement permettront aussi de distinguer une chaîne de production durable d’un simple site d’assemblage.

À l’échelle de l’Afrique de l’Est, le projet pourrait devenir un test de la capacité de l’EAC à transformer ses règles commerciales en outil de production régionale. Pour l’instant, le Kenya a posé une ambition et signé un protocole. La portée industrielle de cette initiative dépendra des engagements vérifiables qui suivront.

Sources consultées : compte rendu de l’annonce publié par The Standard ; fiche de suivi du protocole et de ses modalités publiques ; politique nationale de mobilité électrique du ministère kényan des Transports ; règlements de l’EAC sur l’assemblage et la fabrication ; règles d’origine et marché commun de l’EAC.