Quand la salle de classe ne suffit plus

Au Kenya, une même question revient dans les entreprises, les centres de formation et les familles : comment transformer des diplômes en premiers salaires, sans laisser les jeunes attendre trop longtemps entre l’école et l’emploi ? À Nairobi, cette interrogation a pris une forme très concrète avec la montée en puissance de la formation professionnelle en alternance, pensée pour rapprocher les apprentissages des besoins réels du marché. Le sujet est devenu d’autant plus pressant que l’économie kényane change vite, avec des secteurs comme la construction, l’industrie légère, les services numériques et la logistique qui réclament des profils immédiatement opérationnels.

Le Kenya n’avancera pas seul sur ce terrain. La question des compétences s’inscrit dans une stratégie nationale plus large, liée à la Vision 2030 et à l’agenda de transformation économique du gouvernement, mais aussi à l’espace régional de l’Afrique de l’Est, où les chaînes de valeur et la mobilité de la main-d’œuvre comptent de plus en plus. Dans cette logique, les institutions publiques kényanes ont multiplié les signaux en faveur d’un TVET plus proche de l’industrie, c’est-à-dire d’un enseignement et d’une formation techniques et professionnels mieux branchés sur les besoins des employeurs. Les textes officiels évoquent même des mécanismes de coformation, d’évaluation conjointe et de certification partagée avec les entreprises.

Une politique qui veut faire travailler ensemble écoles et entreprises

Du 9 au 11 septembre, Nairobi a accueilli la Conférence internationale de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels. L’événement a été organisé par le ministère kényan de l’Éducation, via le département chargé du TVET, avec l’appui technique de la GIZ et le soutien des gouvernements allemand, finlandais et sud-coréen. Le site officiel de la conférence indique qu’elle s’est tenue au Mövenpick Hotel & Residences de Nairobi et qu’elle a été construite autour d’un objectif simple : faire du dialogue industrie-formation un outil de compétitivité et d’emploi durable.

Au cœur des débats, la formation duale a été présentée comme l’un des modèles les plus avancés. Introduit au Kenya en 2019, puis consolidé par la Dual TVET Policy 2025, ce dispositif partage le temps d’apprentissage entre l’établissement et l’entreprise. La règle est claire : les apprenants passent une part de leur parcours en atelier, en chantier ou en production, et non uniquement en salle de cours. Le ministère a aussi mis en avant l’ampleur du changement : plus de 2 500 entreprises engagées, plus de 15 000 jeunes passés par la formation duale selon les déclarations officielles faites pendant la conférence, et un soutien financier d’environ 28 millions d’euros de la part des partenaires allemands, finlandais et sud-coréens pour renforcer le secteur.

Le rapprochement avec les entreprises ne part pas de zéro. Le programme PropelA, lancé en 2022 avec Swisscontact et la Hilti Foundation, a servi de laboratoire. Sa première phase, entre 2022 et 2025, a accompagné 430 apprentis, mobilisé 69 entreprises et permis à 146 jeunes d’obtenir une certification reconnue au niveau national. Swisscontact indique aussi que 79 % des participants auraient trouvé un emploi et que les entreprises partenaires auraient observé un retour sur investissement compris entre 28 % et 30 %. Ces résultats doivent être lus avec prudence, car ils proviennent du programme lui-même, mais ils confirment une tendance déjà repérée par la recherche publique : quand la formation est construite avec l’employeur, la transition vers le travail devient plus fluide.

Ce que cela change pour les jeunes Kényans

L’enjeu dépasse la seule pédagogie. Selon le ministère kényan de l’Éducation, les inscriptions dans les établissements publics de TVET sont passées de 345 387 en 2022-2023 à 565 842 en 2024-2025, soit une hausse de 63,8 %. Ce bond montre que la formation technique séduit davantage de familles kényanes. Mais il oblige aussi l’État à répondre à une autre question : comment éviter que le volume ne progresse plus vite que la pertinence ? Le défi n’est plus seulement d’ouvrir des places. Il est de rendre chaque parcours utile, lisible et relié à des débouchés réels.

Sur le terrain, les effets ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Pour les jeunes des quartiers urbains comme pour ceux des zones périurbaines et rurales, l’alternance peut réduire le temps perdu entre sortie de formation et premier emploi. Pour les petites et moyennes entreprises, elle permet de recruter plus tôt, de former selon leurs besoins et parfois de fidéliser des techniciens déjà familiarisés avec leurs méthodes. Pour le secteur informel, très présent au Kenya, la logique est différente mais tout aussi importante : elle peut offrir un chemin plus clair vers la reconnaissance de compétences déjà acquises dans le travail quotidien. Le gouvernement l’a d’ailleurs intégré à sa réflexion sur les qualifications, les micro-crédits et la reconnaissance des acquis.

À l’échelle régionale, le Kenya cherche aussi à se positionner comme un point d’appui pour l’Afrique de l’Est. Le pays participe aux projets EASTRIP, qui visent à bâtir des pôles de compétences dans plusieurs pays de la région, et s’inscrit dans une dynamique où l’Afrique veut produire davantage de techniciens, d’artisans qualifiés et de profils intermédiaires pour accompagner l’industrialisation. La portée continentale est claire : si Nairobi réussit à mieux arrimer formation et entreprise, le modèle pourra inspirer d’autres capitales africaines confrontées à la même équation, celle d’une jeunesse nombreuse, d’emplois insuffisants et d’une économie qui a besoin de compétences immédiatement mobilisables. Les prochains mois diront surtout si la politique duale reste une vitrine ou devient une norme durable dans le système kényan.