Au Kenya, financer un barrage ne suffit pas à garantir qu’un ménage aura de l’eau au robinet. Il faut aussi acheminer l’eau, entretenir les réseaux et rendre les services accessibles dans des régions où la pluie et les ressources sont très inégalement réparties.
Cette équation se trouve au cœur du débat ouvert à Nairobi sur le financement des infrastructures hydrauliques. Le gouvernement kényan veut attirer davantage de capitaux privés, tout en poursuivant ses projets de stockage et d’irrigation. L’enjeu est de convertir de grands chantiers en services concrets pour les foyers et les agriculteurs.
Un besoin de financement à distinguer des objectifs d’accès à l’eau
Le 1er novembre 2026, Julius Korir, secrétaire principal chargé de l’Eau et de l’Assainissement, a indiqué que le pays évaluait à 1 600 milliards de shillings kényans, soit environ 12,3 milliards de dollars, les besoins liés aux infrastructures de collecte et de stockage de l’eau. Le budget national ne couvrirait qu’environ 20 % de cette enveloppe, selon les informations relayées à Nairobi.
Ce montant ne doit pas être confondu avec celui du Plan national d’investissement dans l’eau et l’assainissement, ou NAWASIP. Adopté pour accélérer l’accès aux services d’ici 2030, ce programme estime à 995 milliards de shillings le coût de projets plus larges : eau potable, assainissement, infrastructures et réformes du secteur. Le ministère kényan précise qu’une part de 313 milliards est envisagée sous forme de partenariats public-privé. Les deux chiffres portent donc sur des périmètres différents.
Le besoin de 1 600 milliards concerne notamment la collecte et le stockage. Le NAWASIP, lui, vise aussi les réseaux et les services d’assainissement dans les 47 comtés. Cette distinction compte : un réservoir supplémentaire ne garantit pas, à lui seul, une desserte fiable des quartiers ou des villages.
Des écarts persistants entre villes et campagnes
Les données du Bureau national kényan de la statistique (KNBS) montrent une progression de l’accès à une source d’eau améliorée. La proportion nationale est passée de 72 % en 2022 à 77 % en 2023, niveau maintenu en 2024. Mais la moyenne masque un écart marqué : 93 % en zone urbaine, contre 69 % en zone rurale.
Ces indicateurs mesurent l’accès à une source améliorée ; ils ne signifient pas nécessairement que l’eau coule en permanence au domicile, ni qu’elle est disponible à proximité pour chaque famille. Pour les populations rurales, l’irrigation et le stockage peuvent soutenir les récoltes, mais leur effet dépendra aussi des canaux, des points de distribution et de la gestion locale. En ville, l’extension de la ressource devra être accompagnée par des réseaux capables de répondre à la demande.
Le contexte régional renforce l’enjeu. La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation de coopération entre pays d’Afrique de l’Est, souligne les fortes différences de disponibilité de l’eau au sein de la région et les effets des sécheresses, des inondations et de la variabilité des pluies. Pour le Kenya, les infrastructures doivent donc répondre aux besoins nationaux tout en s’inscrivant dans une gestion durable des bassins et des ressources partagées.
Grands barrages et partenariats : la question de l’exécution
Le gouvernement évoque un programme de 50 grands barrages, 200 ouvrages de taille moyenne et plus de 1 000 petits barrages. Il prépare aussi des projets d’irrigation dans les zones de Bura et de Galana. Les partenariats public-privé, ou PPP, associent l’État et des entreprises pour financer ou exploiter certains projets. Ils peuvent compléter les ressources publiques, mais exigent des contrats transparents et une répartition claire des risques et des coûts.
Deux grands projets illustrent à la fois l’ambition et les délais. À Thwake, dans le sud-est du pays, le gouvernement vise une mise en eau en janvier 2027. La Banque africaine de développement a approuvé en 2026 un financement supplémentaire de 68,39 millions d’euros pour soutenir l’achèvement du projet. Le barrage doit contribuer à l’approvisionnement en eau, à l’irrigation et à la production d’électricité. Ces bénéfices annoncés dépendront toutefois de l’achèvement des travaux et des équipements nécessaires pour acheminer l’eau.
À Mwache, dans le comté de Kwale, la construction du barrage principal avait dépassé 90 % en août 2026, selon l’agence publique Kenya News Agency. Le calendrier rapporté prévoit le début du remplissage du réservoir en octobre 2027. Le projet doit renforcer l’approvisionnement de la région côtière, notamment pour les habitants de Kwale et de Mombasa. Là encore, le stockage ne représente qu’une étape : les installations de traitement et de distribution détermineront l’accès réel des usagers.
Le gouvernement discute par ailleurs avec l’agence danoise Danida d’un barrage dans le comté de Kiambu. Il compte aussi mobiliser le futur Fonds national pour les infrastructures. Ces pistes de financement restent à transformer en projets préparés, chiffrés et assortis de garanties sur leur impact social et environnemental.
La réussite se mesurera au service rendu
Pour les investisseurs, les PPP peuvent ouvrir de nouvelles possibilités dans les barrages, l’irrigation ou les réseaux. Pour l’État et les comtés, le défi sera de préserver l’abordabilité des services et de vérifier que les investissements bénéficient aussi aux zones moins rentables. Les petits agriculteurs et les ménages ruraux ne retireront pas automatiquement les mêmes avantages que les grands exploitants ou les centres urbains.
Le suivi des projets devra donc porter sur plus que les sommes engagées et les travaux réalisés. Il faudra mesurer l’eau effectivement distribuée, la continuité du service, le coût pour les ménages et la disponibilité pour les cultures. La protection des bassins et la concertation avec les communautés concernées pèseront également sur la durabilité des ouvrages.
À l’échelle de l’EAC, l’expérience kényane intéresse des pays confrontés eux aussi à la variabilité climatique et à des besoins d’infrastructures. Mais les modèles de financement ne se transposent pas mécaniquement d’un pays à l’autre : les ressources, les réseaux et les règles de gestion diffèrent. Au Kenya, les prochaines étapes à surveiller sont la mise en eau annoncée de Thwake, le calendrier de Mwache et la publication de modalités concrètes pour mobiliser les capitaux privés.
Au fond, l’écart entre les 1 600 milliards de shillings annoncés pour les infrastructures de stockage et les 995 milliards du NAWASIP rappelle qu’il s’agit de plans distincts, mais liés. Leur efficacité se jugera à Nairobi comme dans les comtés ruraux : non au nombre de barrages promis, mais à la régularité et à l’équité de l’accès à l’eau.