Un bouquet peut-il être un cadeau et une infraction à la fois ? Au Ghana, cette question oppose désormais des vendeurs de décorations, des clients et la Banque centrale. Derrière les compositions de billets offertes lors des fêtes, le débat porte sur la protection du cedi, mais aussi sur la manière dont une règle monétaire s’applique à une pratique commerciale devenue visible.
Une pratique festive face aux règles monétaires
Au Ghana, les bouquets et gâteaux réalisés avec des billets sont proposés pour des mariages, des anniversaires ou des remises de diplômes. Ils mêlent cadeau et mise en scène : l’argent reste destiné à être remis à son bénéficiaire, mais il est d’abord assemblé pour former une décoration. Des commerces de fleurs et d’événementiel en ont fait une activité parmi d’autres.
Cette pratique s’inscrit dans un débat plus large sur la place de l’argent dans les cérémonies et sur le traitement des billets. Le « spraying », qui consiste à lancer ou à faire pleuvoir des billets pendant une fête, est également dans le viseur des autorités ghanéennes. La Banque du Ghana, institution chargée notamment de l’émission et de la gestion de la monnaie, soutient que ces usages peuvent altérer les espèces et gêner leur circulation.
Le contexte est celui d’une économie où l’argent liquide reste utilisé dans de nombreux échanges quotidiens, alors que les paiements numériques progressent. La qualité des billets concerne donc autant les commerces et les banques que les particuliers. Pour les vendeurs de décorations, cependant, la question immédiate est différente : quels assemblages sont interdits, et à partir de quel geste la création d’un cadeau devient-elle une infraction ?
Après l’avertissement, les premières arrestations
Le 14 juillet 2026, la Banque du Ghana a publié une notice qui qualifie de mauvais usage de la monnaie la fabrication de bouquets et d’autres objets décoratifs à partir de billets. Elle cite aussi le fait de lancer des espèces pendant des événements, de les disperser ou de les endommager. Le texte rattache ces pratiques à la Currency Act de 1964, la loi ghanéenne qui encadre notamment la manipulation du cedi. La notice officielle de la Banque du Ghana sur l’usage du cedi précise que les compositions décoratives peuvent relever d’infractions prévues par la loi.
Le 5 octobre, sept femmes ont été arrêtées à Accra lors d’une opération menée par la Banque du Ghana avec la police. Elles sont soupçonnées d’avoir utilisé des billets pour fabriquer des bouquets et des gâteaux destinés à la vente. La Ghana Broadcasting Corporation et la Ghana News Agency ont toutes deux rapporté les arrestations et les accusations portées contre les suspectes. À ce stade, il s’agit d’allégations : une arrestation ne constitue pas une déclaration de culpabilité. La télévision publique ghanéenne et l’agence nationale de presse ghanéenne ont relayé les faits et l’avertissement préalable de la banque centrale.
Le passage de l’avertissement à l’interpellation change la portée du débat. La Banque centrale affirme vouloir décourager la confection et la facilitation de ces objets. Les suspects, eux, doivent pouvoir connaître les actes précis qui leur sont reprochés et les dispositions invoquées. Au moment des informations publiées sur l’opération, les autorités n’avaient pas détaillé publiquement l’issue judiciaire de l’affaire.
Ce que la règle protège — et ce qu’elle laisse à clarifier
Pour la Banque du Ghana, le cedi n’est pas un matériau décoratif : c’est la monnaie ayant cours légal dans le pays. Une pièce ou un billet qui doit être détaché, plié ou fixé peut être abîmé, même si le vendeur affirme employer un ruban qui n’endommage pas le papier. La banque estime aussi que les usages inhabituels peuvent affecter la qualité et la fonctionnalité des espèces. Sa notice énumère les pratiques qu’elle considère interdites, mais l’application concrète dépendra des faits établis et de leur traitement par la justice.
Cette distinction compte pour les personnes concernées. Les arrestations visent des vendeuses présumées, mais la chaîne économique comprend aussi les fleuristes, les décorateurs, les organisateurs de cérémonies et les clients. Si les commandes cessent, les effets immédiats peuvent toucher surtout les petits commerces urbains dont les revenus reposent sur les événements et les achats personnalisés. La source des revenus perdus et leur poids dans le chiffre d’affaires des entreprises ne sont toutefois pas établis par des données indépendantes disponibles ici ; mieux vaut donc ne pas généraliser à l’ensemble du secteur.
La controverse porte également sur la proportionnalité et la prévisibilité de l’interdiction. Certains peuvent juger que des billets simplement assemblés, sans déchirure ni altération durable, ne devraient pas être traités comme des espèces détruites. D’autres rappellent qu’un ruban ou un pli peut laisser des traces et qu’une accumulation de manipulations réduit la durée d’usage des billets. Le point décisif reste juridique : les autorités doivent exposer clairement les gestes interdits et les preuves retenues dans chaque dossier.
La Banque centrale a défendu une approche graduelle, mêlant sensibilisation et application de la loi. Lors d’un point de presse en août, son gouverneur a indiqué que l’institution entendait poursuivre l’éducation du public tout en décourageant le « spraying » et les bouquets. Cette déclaration, publiée dans le compte rendu officiel de la conférence de politique monétaire, montre que les arrestations s’inscrivent dans une campagne annoncée, et non dans une règle apparue le jour de l’opération.
Un enjeu national qui résonne dans la région
Pour les Ghanéens, le sujet touche à la fois aux habitudes de célébration, à l’activité de petits commerces et à la confiance dans les institutions. La protection d’une monnaie implique des règles communes ; leur légitimité dépend aussi de leur clarté et de leur application équitable. La suite du dossier permettra de voir si la justice retient les infractions alléguées et comment les autorités distinguent les billets décorés, endommagés ou rendus inutilisables.
À l’échelle ouest-africaine, l’affaire invite à comparer les réponses des banques centrales aux usages festifs des espèces. Le Ghana est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui rassemble des pays dotés de monnaies et de cadres juridiques différents. Une règle ghanéenne ne s’applique donc pas automatiquement chez ses voisins. Les autorités de plusieurs pays africains ont également mis en garde contre le lancement ou la transformation décorative de billets, mais les sanctions et les textes varient d’un État à l’autre.
La question à suivre est désormais très concrète : les autorités ghanéennes préciseront-elles les gestes interdits, les sanctions encourues et le statut des personnes arrêtées ? Cette clarification pèsera sur la capacité des commerçants à adapter leur activité sans risquer une nouvelle interpellation, tout en permettant à la banque centrale de défendre l’intégrité du cedi.