Un axe qui pèse bien plus qu’un trajet

Entre Accra et Kumasi, la route ne sert pas seulement à relier deux grandes villes. Elle concentre une partie du poumon économique du Ghana. Quand ce couloir sature, ce sont les marchandises, les salariés, les étudiants et les producteurs qui paient le prix du temps perdu. C’est pourquoi le projet d’autoroute annoncé pour cet axe attire autant d’attention à Accra qu’à Kumasi, au cœur de l’Asante.

Le chantier s’inscrit dans une logique plus large, celle du programme public « Big Push », présenté par les autorités comme une phase de rattrapage des grands tronçons structurants. Le principe est simple : d’abord les axes majeurs, ensuite les dessertes locales. Dans un pays où le réseau routier supporte l’essentiel des déplacements intérieurs, le choix n’est pas neutre. Il touche la compétitivité du secteur formel, mais aussi le quotidien de l’économie informelle, qui dépend d’un accès rapide aux marchés, aux gares routières et aux ports secs.

Le Ghana Highway Authority classe déjà l’axe Accra-Kumasi parmi les routes nationales principales, sous la référence N6, avec une longueur de 250 km dans son réseau de référence. Ce tronçon traverse donc un espace stratégique, entre la capitale, la région d’Ashanti et plusieurs zones de production et de négoce.

Ce que les autorités ont annoncé

Le 14 septembre 2026, le président ghanéen John Dramani Mahama a annoncé que les travaux de construction proprement dits de l’autoroute Accra-Kumasi devaient démarrer avant Noël 2026. L’annonce a été faite lors de la remise de l’emprise du projet, après le dégagement du droit de passage sur environ 175,6 à 198,7 km selon les sources publiées le même jour. Le décalage tient au périmètre exact retenu pour la route principale et ses raccordements, mais les deux versions confirment l’ampleur du projet.

Le financement avancé par l’exécutif atteint 2 milliards de dollars. Ces fonds auraient été déposés sur un compte dédié à la Bank of Ghana, avec la promesse de payer les certificats des entreprises au fur et à mesure. Le gouvernement affirme aussi qu’il n’a pas eu recours à un nouvel emprunt pour constituer cette enveloppe. Une autre précision a été donnée : le ministre des Finances a assuré que la totalité des ressources nécessaires serait disponible d’ici au 31 décembre 2026.

Sur le plan technique, le projet a été décrit comme une autoroute de six voies, avec deux péages, huit échangeurs reliant les villes et bourgs de l’axe, quatre aires de repos, des camions de dépannage et des caméras de surveillance. D’autres éléments ont aussi été annoncés : une vitesse de conception de 120 km/h, un dispositif de gestion intelligente du trafic, et une réservation d’espace pour une future ligne ferroviaire entre Accra et Kumasi.

Le calendrier reste cependant serré. Avant le lancement des travaux, l’État doit finaliser le choix de l’entreprise principale et clarifier la mécanique contractuelle. Le coût global du projet est, lui, présenté autour de 4 milliards de dollars dans les informations diffusées au public. Autrement dit, la somme déjà sécurisée couvrirait une part importante, mais pas la totalité, de l’opération.

Pourquoi cet axe change l’équation nationale

Pour les usagers, l’enjeu est immédiat. Aujourd’hui, le trajet entre Accra et Kumasi peut prendre plusieurs heures, selon la circulation, les travaux et les incidents sur la route. Les autorités promettent de ramener ce temps à environ deux heures. Si cette cible est tenue, le gain sera considérable pour les transporteurs, les producteurs agricoles, les commerçants du corridor central et les familles qui se déplacent entre les deux pôles urbains.

Pour l’économie ghanéenne, l’intérêt est encore plus large. Kumasi est un centre commercial majeur, tandis qu’Accra concentre les fonctions politiques, financières et logistiques. Entre les deux, circulent des biens venus des zones de production du centre et du nord du pays. Une route plus fluide réduit les coûts de transport, limite l’usure des véhicules et peut rendre plus prévisible l’approvisionnement des marchés. Dans un pays où les hausses de coûts logistiques se répercutent vite sur les prix, le sujet touche directement le pouvoir d’achat.

La sécurité routière fait aussi partie de l’équation. L’axe Accra-Kumasi est connu pour sa densité et ses accidents, comme beaucoup de grands corridors ouest-africains. Les équipements annoncés, péages électroniques, caméras et aires de repos, montrent que le projet ne vise pas seulement la vitesse, mais aussi le contrôle des flux et la réduction des comportements à risque. À condition, bien sûr, que l’entretien suive après la mise en service.

Il faut enfin regarder la dimension institutionnelle. L’État ghanéen a déjà mobilisé l’armée pour le dégagement du tracé, signe d’un pilotage très centralisé. L’unité du génie des forces armées a passé 24 semaines sur le débroussaillage et la libération de l’emprise. Cette méthode accélère la préparation, mais elle rappelle aussi que les grands chantiers routiers exigent une coordination serrée entre ministères, autorités foncières, collectivités locales et communautés riveraines. Les chefs coutumiers, les agriculteurs et les propriétaires traversés par le corridor ont accepté de céder terres et cultures. C’est un coût social réel, souvent peu visible dans les annonces officielles.

Une portée qui dépasse le Ghana

L’autoroute Accra-Kumasi n’est pas un projet isolé. Elle s’insère dans la logique des corridors ouest-africains qui relient ports, capitales et pays enclavés. Les documents de la Banque africaine de développement rappellent que l’axe Accra-Kumasi se rattache à un espace plus large de circulation vers le nord du Ghana et, au-delà, vers le Burkina Faso. Dans le vocabulaire régional, ce n’est pas qu’une route nationale : c’est un maillon de transit.

C’est aussi là que le projet rejoint la CEDEAO. Dans la sous-région, la fluidité des corridors reste un enjeu majeur pour le commerce intracommunautaire, la circulation des marchandises et la réduction des délais aux frontières. La modernisation d’un axe central au Ghana peut donc avoir un effet d’entraînement sur les échanges avec les pays voisins, surtout si l’interconnexion douanière et les autres infrastructures suivent. Le pays mise en parallèle sur l’AfCFTA, la Zone de libre-échange continentale africaine, pour transformer sa position géographique en avantage logistique.

La suite se jouera sur trois dates concrètes : la sélection du constructeur, la clôture du financement complet et le lancement effectif du chantier avant la fin de 2026. Si ces étapes avancent sans blocage, l’autoroute pourrait devenir l’un des dossiers les plus emblématiques de la nouvelle phase d’investissement public au Ghana. Si elles se heurtent à des retards, le projet rejoindra la longue liste des promesses routières dont la région a déjà trop vu les effets différés. Pour l’heure, l’enjeu est clair : transformer une artère congestionnée en infrastructure de souveraineté économique.