Un métal précieux, un enjeu de souveraineté
Au Ghana, l’or ne sert plus seulement à remplir les coffres des grands groupes miniers. Il est devenu un test de souveraineté économique, de discipline budgétaire et de contrôle de l’économie informelle. Dans un pays où le métal jaune pèse lourd dans les exportations, la question n’est plus seulement de produire davantage. Elle est aussi de savoir combien de valeur reste réellement dans le circuit officiel, à Accra et dans le reste du pays.
Ce débat dépasse le cas ghanéen. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs, l’or artisanal nourrit des revenus rapides, mais alimente aussi la contrebande, les pertes fiscales et les dégâts environnementaux. Le Ghana, lui, a choisi de répondre par une réforme plus structurée : centraliser, tracer, acheter, puis exporter sous contrôle public une partie du métal produit par les petits exploitants.
Accra mise sur la formalisation
En 2025, le pays a créé le Ghana Gold Board, ou GoldBod, une institution publique chargée de réguler le commerce de l’or, de sécuriser l’approvisionnement et de mieux capter les devises. Le président John Dramani Mahama a alors affirmé que GoldBod détenait le droit exclusif d’acheter et d’exporter l’or produit au Ghana par les acteurs du segment artisanal et semi-industriel, à l’exception des grandes mines.
Le pari a déjà produit des effets visibles dans les chiffres publiés par le Fonds monétaire international. L’institution indique que les exportations d’or artisanal et à petite échelle du Ghana ont atteint 10,9 milliards de dollars en 2025, contre 63,6 tonnes exportées officiellement en 2024 avant la montée en puissance du nouveau dispositif. Le FMI relie cette progression à la formalisation accrue du commerce de l’or et au programme d’achat destiné à alimenter les réserves du pays.
Une étude relayée par GoldBod et signée par des économistes de l’Université du Ghana va plus loin. Elle estime à 3,8 milliards de dollars la valeur des volumes supplémentaires captés dans le formel en 2025. Ce chiffre éclaire l’intérêt que suscite le modèle ghanéen auprès d’autres producteurs africains.
Pourquoi d’autres pays regardent vers Accra
La Zambie a ouvertement affiché son intérêt pour ce type de mécanisme. Son bras minier public, ZCCM-IH, estime qu’une meilleure formalisation de l’or artisanal pourrait débloquer plus de 1,8 milliard de dollars dans la filière. L’idée est simple : si l’État devient l’acheteur de référence, il peut mieux suivre la production, mieux déclarer les exportations et réduire l’espace laissé au commerce parallèle.
Ce type d’orientation prend tout son sens quand on regarde l’ampleur des pertes sur le continent. SWISSAID estime qu’entre 321 et 474 tonnes d’or artisanal sont produites chaque année en Afrique sans être déclarées, pour une valeur comprise entre 24 et 35 milliards de dollars. Le même travail de recherche montre que les Émirats arabes unis ont importé 2 569 tonnes d’or africain non déclaré entre 2012 et 2022. Ces flux ne concernent pas seulement l’Afrique de l’Ouest. Ils traversent plusieurs zones de production et plusieurs hubs commerciaux.
Le Ghana connaît lui aussi cette fuite. SWISSAID a estimé à 229 tonnes la quantité d’or artisanal manquante dans les statistiques commerciales ghanéennes entre 2019 et 2024, pour une valeur de 11,4 milliards de dollars. Le message est clair : sans mécanisme de formalisation crédible, une partie de la richesse minière continue d’échapper à l’économie nationale.
Les limites d’un modèle qui doit encore se prouver
Le succès de GoldBod n’efface pas les fragilités du dispositif. Le FMI note que les pertes liées aux transactions d’or artisanal ont atteint 214 millions de dollars en 2025 dans le cadre du programme de la Banque du Ghana, avant que les opérations ne soient transférées au nouveau système. Le même rapport avertit que les coûts d’achat et les risques de gouvernance restent élevés tant que l’État absorbe une partie de la chaîne commerciale.
La question fiscale reste également sensible. Le FMI rappelle que le gouvernement a supprimé en 2025 la retenue à la source de 1,5 % sur l’or non transformé pour rendre le marché officiel plus compétitif face à la contrebande. Dans le même temps, l’extractif artisanal demeure très peu contributeur en impôts, malgré son poids dans la production. Le secteur a ensuite été soumis à une nouvelle redevance de 2 % à partir de mars 2026, signe que l’exécutif cherche encore le bon équilibre entre incitation et prélèvement.
Sur le terrain, le galamsey, nom donné au Ghana à l’exploitation minière illégale, continue de peser sur les cours d’eau, les terres agricoles et la sécurité locale. Le secrétariat national de lutte contre cette activité a indiqué avoir mené 122 opérations entre juillet 2025 et mars 2026, avec 237 arrestations, dont de nombreux étrangers. La présidence ghanéenne et les services du ministère des Terres et des Ressources naturelles présentent cette offensive comme une réponse à une crise qui touche aussi l’environnement et l’autorité publique.
Une leçon ghanéenne pour l’Afrique de l’Ouest
Pour la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, l’expérience ghanéenne pose une question de fond : comment transformer l’or artisanal en ressource formelle sans déplacer le problème vers d’autres frontières, d’autres places de transit ou d’autres circuits de blanchiment ? Le cas du Ghana montre qu’un acheteur public peut capter des volumes, mais qu’il ne suffit pas à lui seul à régler la traçabilité, la fiscalité, la gouvernance et la police du territoire minier.
Il y a aussi une lecture politique. À Accra, la réforme de l’or sert la reconstitution des réserves, la recherche de devises et la crédibilité financière du pays. En Afrique de l’Ouest, elle alimente en parallèle une autre discussion : celle de la capacité des États à reprendre la main sur leurs matières premières sans freiner l’activité des petits producteurs ni fragiliser les communautés qui vivent de cette économie. C’est là que se joue désormais la vraie portée du modèle ghanéen.
Dans les prochains mois, le suivi de la traçabilité, le niveau des recettes publiques, la pression sur la contrebande et l’évolution des opérations contre le galamsey diront si le Ghana a trouvé un outil durable, ou seulement un meilleur moyen de compter une richesse déjà là.