À Madrid, une question coloniale revient par la porte des papiers
Dans l’Espagne d’aujourd’hui, le dossier du Sahara occidental ne se limite plus aux chancelleries. Il se joue aussi dans les guichets administratifs, au Parlement et dans la vie très concrète de milliers de familles sahraouies installées entre l’Algérie, l’Espagne et la diaspora. La discussion sur la nationalité espagnole remet au premier plan une histoire de départ précipité, de droits suspendus et de responsabilités encore discutées cinquante ans plus tard.
Cette séquence s’inscrit dans une relation tendue entre Madrid et Rabat. L’Espagne a qualifié en 2022 le plan d’autonomie marocain de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour le Sahara occidental, ce qui a marqué un virage majeur de sa diplomatie. Depuis, chaque dossier sensible — migration, sécurité, enclaves de Ceuta et Melilla, coopération policière — rappelle à Madrid le poids de son voisin marocain.
Une députée sahraouie au cœur d’un vieux contentieux
Le nom de Teslem Andala Ubbi, dite Tesh Sidi, s’est imposé dans ce débat. Née le 30 mai 1994, élue de Madrid sous les couleurs de Sumar, elle est ingénieure informatique, formée à l’Université d’Alicante puis à Madrid, selon la fiche officielle du Congrès. Elle est aussi la première femme sahraouie à siéger au Congrès des députés espagnol.
Son parcours dit beaucoup de la situation sahraouie. Les Nations unies classent encore le Sahara occidental parmi les territoires non autonomes, et rappellent que l’Espagne a informé l’ONU, le 26 février 1976, qu’elle mettait fin à sa présence dans le territoire. Autrement dit, la question de la décolonisation n’a jamais été totalement refermée.
Pour Tesh Sidi, ce n’est pas seulement une affaire de mémoire. C’est aussi une affaire de statut. Les Sahraouis nés sous administration espagnole ont longtemps vécu dans une zone grise juridique. Leur situation a nourri des années d’apatridie, de titres de voyage incomplets et de démarches administratives interminables.
La loi avance, mais Madrid ménage encore Rabat
Le 23 juillet 2026, la commission de la Justice du Congrès a approuvé la proposition de loi de Sumar sur la nationalité espagnole des Sahraouis. Le texte a été adopté par 19 voix contre 3, avec 15 abstentions, avant son passage en séance plénière puis au Sénat. Le Parlement espagnol a donc franchi une étape, sans fermer le dossier.
Le mécanisme prévu est précis. La proposition vise les Sahraouis nés quand le territoire était administré par l’Espagne, ainsi que certains de leurs descendants. Pour prouver l’éligibilité, les demandeurs pourraient produire d’anciens documents espagnols, des extraits du recensement de l’ONU lié au référendum jamais organisé, ou divers actes civils émis à l’époque. Le texte veut corriger les effets d’un vide juridique ancien, pas créer un privilège abstrait.
Le débat a aussi révélé les prudences de la majorité espagnole. Selon la presse espagnole, des tentatives ont été faites pour remplacer l’expression « peuple sahraoui » par des formules plus neutres, afin d’éviter une lecture politique du texte. C’est là que la diplomatie rejoint le droit : nommer un peuple, ou simplement une population, n’a pas le même sens dans un conflit de souveraineté.
Cette retenue est liée à Rabat. Le Maroc reste pour Madrid un partenaire clé sur la sécurité, la lutte contre les réseaux de passage et le contrôle migratoire. Mais les épisodes de Ceuta ont montré la fragilité de cet équilibre. En mai 2021, Reuters décrivait déjà l’arrivée de milliers de personnes à Ceuta après des tensions diplomatiques entre les deux pays, tandis que des responsables espagnols parlaient alors de « chantage ».
Migration, rapport de force et portée africaine
Le dossier sahraoui déborde donc largement la question d’une nationalité. Il touche au rapport de force entre un ancien pouvoir colonial, une puissance régionale comme le Maroc, et une population dispersée entre camps de réfugiés, Espagne et diaspora. Il touche aussi à l’Union européenne, qui externalise une partie du contrôle des frontières vers le Maroc tout en parlant peu du coût politique de cette dépendance.
Pour le Maroc, le Sahara occidental reste un sujet de souveraineté centrale. Pour l’Espagne, il s’agit d’éviter une nouvelle crise bilatérale tout en répondant à une dette historique. Pour les Sahraouis, la loi en discussion pourrait ouvrir une voie administrative concrète, sans réparer à elle seule l’exil, la fragmentation familiale ni l’absence de référendum d’autodétermination.
C’est là que Tesh Sidi occupe une place singulière. Elle ne parle pas seulement au nom d’une mémoire blessée. Elle utilise les outils du Parlement espagnol pour forcer une clarification politique. En cela, son combat dépasse l’Espagne. Il rappelle qu’en Afrique du Nord, les héritages coloniaux continuent de structurer la diplomatie, les frontières, les statuts civils et les relations entre États.
La suite dépendra des étapes parlementaires à venir à Madrid. Le texte doit encore être débattu en séance plénière, puis transmis au Sénat. En parallèle, la relation entre Rabat et Madrid restera observée de près, car chaque avancée sur le Sahara occidental peut encore produire des effets sur la coopération migratoire et sécuritaire.
Dans un paysage politique souvent réduit aux postures diplomatiques, cette affaire rappelle une chose simple : les mots d’une loi peuvent rouvrir une histoire que les États auraient préféré laisser dans l’ombre. Et, quand cette histoire concerne le Sahara occidental, elle engage à la fois Madrid, Rabat et l’ensemble du voisinage nord-africain.