À Pointe-Noire, produire du poisson dans des bacs plutôt que de dépendre uniquement des prises en mer ou en rivière répond à un enjeu concret : maintenir une offre locale régulière, alors que certains poissons d’eau douce deviennent difficiles à trouver et coûteux. Mais l’élevage ne fera baisser les prix que si les producteurs peuvent aussi maîtriser leurs dépenses.
Au Kouilou, une piste pour compléter les captures
La République du Congo possède des ressources maritimes et un réseau de rivières, de lacs et de zones humides. Pourtant, la disponibilité de poisson dépend de plusieurs filières : pêche maritime, pêche continentale et importations. La pisciculture — l’élevage de poissons — peut compléter ces approvisionnements, sans remplacer les pêcheurs ni régler à elle seule les difficultés de gestion des eaux.
À Pointe-Noire, la rivière Tchinouka est notamment évoquée comme un milieu susceptible d’abriter des poissons d’eau douce. Son exploitation reste toutefois limitée, entre autres par la pollution. Les bassins et bacs hors-sol offrent une autre voie : les éleveurs peuvent mieux surveiller les poissons et organiser leur récolte que dans certains étangs naturels.
Cette orientation s’inscrit dans une dynamique déjà engagée dans le Kouilou. Depuis 2023, l’Institut européen de coopération et de développement, avec le cabinet COFAD, accompagne des initiatives de pisciculture autour de Pointe-Noire. Le projet met l’accent sur la formation, l’adaptation des pratiques d’élevage et la production locale d’aliments. Il vise à soutenir les acteurs de la filière et l’approvisionnement en poisson frais. Le projet piscicole dans la région du Kouilou
Des prix qui pèsent sur les ménages
Le problème ne se résume pas au volume de poissons disponibles. Quand l’offre locale est faible ou irrégulière, les consommateurs se tournent davantage vers les produits congelés ou d’autres sources de protéines. Une restauratrice de Pointe-Noire, Aurélie Batchi, décrit cette adaptation : « Le poisson d’eau douce devient rare et cher. Du coup, on se contente des produits congelés. » Son témoignage illustre une expérience de marché, sans suffire à mesurer à lui seul l’évolution des prix dans tout le pays.
Le sujet concerne aussi le pouvoir d’achat. Le salaire minimum interprofessionnel garanti, souvent désigné par le sigle SMIG, est le plancher légal de rémunération. Il a été fixé à 70 400 francs CFA par mois à compter du 1er janvier 2025, et non à 50 000 francs CFA, montant antérieur cité dans certaines informations. Même avec le nouveau seuil, le prix d’un poisson vendu à l’unité peut représenter une dépense importante pour un foyer modeste. Le décret congolais fixant le SMIG à 70 400 francs CFA
Les estimations relayées dans l’actualité attribuent à la FAO une production piscicole congolaise proche de 1 500 tonnes par an et une consommation moyenne de poisson de 25 kilogrammes par habitant. Ces ordres de grandeur signalent un écart possible entre production locale et demande, mais ils doivent être lus avec prudence : l’année de référence et la méthode de calcul ne sont pas précisées dans les éléments disponibles. Ils ne décrivent donc pas nécessairement la situation de chaque région ni la part exacte des poissons issus de l’élevage.
Le coût de l’aliment, principal verrou économique
Pour les exploitants, remplir des bassins ne suffit pas. Les poissons doivent être nourris pendant leur croissance, et l’aliment représente, selon les professionnels cités, environ 75 % des charges de production. Cette proportion est rapportée par les acteurs du secteur ; elle n’a pas pu être vérifiée ici par une enquête indépendante couvrant l’ensemble des fermes congolaises. Si les aliments sont chers, l’éleveur doit vendre plus cher ou accepter une marge réduite. Dans les deux cas, l’objectif d’un poisson plus accessible devient difficile à atteindre.
La fabrication locale d’aliments, à partir de matières premières disponibles dans le pays, est donc une piste importante. Elle ne consiste pas seulement à substituer un produit importé par un produit local : il faut garantir une composition adaptée, une qualité régulière et un prix compatible avec les capacités des exploitations. Des essais menés en République du Congo sur des formulations à base de matières premières locales ont associé 11 fabricants et observé de meilleurs résultats de croissance que ceux obtenus avec des aliments standards. Cette expérience montre un potentiel, mais ne prouve pas encore que ces formules soient accessibles partout ni rentables à grande échelle. Les essais de fabrication locale d’aliments piscicoles
Un enjeu local, avec une portée régionale
À court terme, l’enjeu est de relier les producteurs, les fournisseurs d’aliments, les commerçants et les consommateurs. Les exploitations de Pointe-Noire et du Kouilou ne rencontrent pas forcément les mêmes contraintes que celles de Brazzaville ou des zones rurales. L’accès aux intrants, aux équipements, aux routes et aux marchés peut varier fortement. Une hausse de la production ne se traduira donc pas automatiquement par une baisse des prix dans toutes les villes.
La République du Congo appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui rassemble six États de la sous-région. La question dépasse ainsi les frontières nationales : une filière d’élevage viable peut contribuer à diversifier l’offre alimentaire et les activités économiques, tandis que des échanges régionaux mieux organisés peuvent élargir les débouchés. La CEMAC ne remplace toutefois pas les politiques nationales nécessaires en matière de qualité des aliments, de contrôle sanitaire et de protection des milieux aquatiques. Les États membres de la CEMAC
La suite dépendra moins de l’annonce de nouveaux bassins que de résultats vérifiables : coûts réels de production, régularité des récoltes, qualité des aliments et prix effectivement payés sur les marchés. Pour les producteurs, la rentabilité déterminera la possibilité de poursuivre l’activité. Pour les consommateurs, le test sera simple : trouver plus souvent du poisson local à un prix abordable, sans accroître la pression sur les rivières et les ressources maritimes.