Un match amical se joue sur le terrain, mais ses recettes et ses dépenses se règlent aussi dans les comptes. Au Cameroun, une démarche judiciaire remet cette question au premier plan : qui a reçu les sommes liées à plusieurs rencontres des Lions indomptables, et comment ont-elles été comptabilisées ?
Le dossier touche à la fois à la gestion de la Fédération camerounaise de football (Fécafoot), aux financements publics évoqués par les plaignants et à la confiance des clubs dans leur instance nationale. À Yaoundé, il revient désormais aux autorités compétentes d’examiner les pièces et de déterminer si les procédures ont été respectées.
Une démarche judiciaire, quatre rencontres examinées
L’Association des clubs de football amateur du Cameroun (ACFAC) a saisi le Tribunal criminel spécial (TCS), juridiction camerounaise compétente pour certaines affaires économiques et financières. Sa dénonciation porte sur les retombées et les dépenses associées à quatre matchs amicaux de la sélection : contre l’Ouzbékistan, la Corée du Sud, le Mexique et la Russie.
Dans un compte rendu daté du 23 septembre, l’ACFAC disait avoir transmis au tribunal des contrats commerciaux et des documents administratifs relatifs aux financements débloqués par l’État. Le 13 octobre, son président, Abdouraman Hamadou Babba, a annoncé l’enregistrement de la dénonciation sous le numéro 872, selon des médias camerounais. Cet enregistrement confirme la réception du dossier, mais ne constitue ni une inculpation ni une conclusion judiciaire sur les faits.
Le cas le plus détaillé concerne le match Russie-Cameroun disputé à Moscou le 12 octobre 2023. Des documents examinés par le média camerounais Camfoot font état d’un montant contractuel de 567 570 euros, soit environ 372 millions de francs CFA. Le contrat et les factures décrits dans cette enquête indiqueraient un compte au nom de Samuel Eto’o, président de la Fécafoot, auprès d’une banque au Qatar. La Fédération russe aurait, pour sa part, émis un ordre de virement en novembre 2023.
Ces éléments documentaires ne suffisent pas, à eux seuls, à établir qu’une somme a été détournée ou qu’elle n’a jamais rejoint les comptes de la fédération. La question centrale porte aussi sur la destination finale des fonds et leur inscription dans la comptabilité de la Fécafoot. Une enquête judiciaire devra notamment déterminer ce que prouvent les pièces, leur authenticité et les éventuelles autorisations internes.
Des versions opposées, des comptes à éclaircir
L’ACFAC évoque des anomalies possibles dans les contrats et des dépenses susceptibles d’avoir été prises en charge à la fois par l’État et par les organisateurs des rencontres. Une double prise en charge, si elle était établie, poserait une question de contrôle des deniers publics. À ce stade, il s’agit d’allégations de l’association, et non de faits déclarés par une juridiction.
La Fécafoot a contesté les accusations rapportées dans les publications sur le dossier. Elle a notamment dénoncé la circulation de documents internes obtenus ou partagés de manière frauduleuse et soutenu que les décisions financières concernées avaient été autorisées par ses instances. Cette réponse ne tranche pas la question comptable : les enquêteurs devront confronter les contrats, les ordres bancaires, les écritures de la fédération et les justificatifs des dépenses.
Le débat ne se résume donc pas à la réputation de Samuel Eto’o, ancien capitaine des Lions indomptables et dirigeant en fonction. Il concerne les règles qui doivent s’appliquer à toute fédération recevant des recettes commerciales ou gérant des fonds publics. Pour les clubs amateurs, l’enjeu est aussi institutionnel : la transparence sur les ressources peut nourrir la confiance, ou au contraire accentuer les tensions entre les acteurs du football.
Les conséquences concrètes ne sont pas les mêmes pour tous. Les dirigeants et les responsables financiers sont directement concernés par les demandes d’explication et par d’éventuelles procédures. Les clubs, notamment ceux qui dépendent de ressources limitées, ont intérêt à savoir comment les revenus du football sont administrés. Pour les supporters, l’affaire peut détourner l’attention des résultats sportifs, mais elle soulève une question simple : les règles de gestion sont-elles vérifiables ?
Un enjeu de gouvernance au-delà du Cameroun
Le dossier s’inscrit dans une période de contestations récurrentes autour de la gouvernance de la Fécafoot depuis l’élection de Samuel Eto’o à sa présidence, en décembre 2021. Cela ne préjuge pas de l’issue de cette affaire. En revanche, cette séquence rappelle que les conflits internes au football camerounais se jouent autant devant les instances sportives que dans les tribunaux et dans l’espace public.
À l’échelle régionale, le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit six pays autour d’une coopération économique et monétaire. La CEMAC n’est pas l’instance chargée de juger la gestion de la Fécafoot. Mais la circulation des revenus sportifs, les financements publics et la crédibilité des fédérations sont des enjeux partagés par les institutions du football dans toute l’Afrique centrale.
La suite dépendra des actes du TCS : examen des documents, éventuelles auditions et décisions sur les suites à donner au dossier. D’ici là, il importe de distinguer trois choses : l’enregistrement d’une dénonciation, les accusations portées par l’ACFAC et les faits qui pourraient être établis par la justice. Aucune décision connue à ce stade ne conclut à une culpabilité de Samuel Eto’o.
Pour les Camerounais comme pour les autres acteurs du football africain, le test sera celui de la transparence vérifiable : retracer les paiements, expliquer leur traitement comptable et rendre publiques les conclusions officielles, dans le respect de la procédure. C’est à cette condition que les questions soulevées par ces matchs pourront être clarifiées sans transformer des soupçons en verdict.
Pour situer les éléments du dossier, consulter le compte rendu des documents financiers du match Russie-Cameroun, ainsi que les informations sur la démarche de l’ACFAC et l’enregistrement annoncé de sa dénonciation.