Au Cameroun, une fonction constitutionnelle censée organiser la continuité du pouvoir existe depuis six mois, mais reste sans titulaire. Ce délai nourrit une question concrète : qui exercerait les responsabilités prévues par la Constitution si la présidence devenait vacante aujourd’hui ?

Une réforme adoptée dans un contexte de succession politique

La question dépasse le choix d’un nom. Elle touche à la manière dont le pouvoir se transmet, alors que Paul Biya dirige le Cameroun depuis 1982 et que les débats sur l’après-Biya sont régulièrement relancés dans le pays.

Le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui coordonne notamment certaines politiques économiques et monétaires entre six États. Mais la désignation du vice-président relève des institutions nationales : ni la CEMAC ni une organisation régionale ne choisissent le successeur du chef de l’État.

Le Parlement, réuni en Congrès à Yaoundé, a adopté la révision constitutionnelle le 4 avril 2026. Paul Biya l’a promulguée le 14 avril. Le texte rétablit un poste disparu de l’architecture politique camerounaise et confie au président le pouvoir de nommer et de révoquer son titulaire. La fonction ne découle donc pas d’un vote direct des Camerounais.

Un rôle central, sans nomination à ce jour

La réforme prévoit que le vice-président exerce les responsabilités qui lui sont déléguées par le chef de l’État. En cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif du président, il est appelé à achever le mandat en cours. Si le poste reste vacant, la Constitution prévoit un autre mécanisme de succession, avec un scrutin présidentiel organisé dans un délai déterminé.

Au 15 octobre 2026, aucune nomination officielle n’a été annoncée. Cette absence est importante : la règle de succession existe, mais la personne appelée à l’appliquer en premier n’a pas été désignée. Elle ne signifie toutefois pas, à elle seule, que la procédure constitutionnelle serait déjà déclenchée.

Les spéculations sur le futur titulaire ont circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux. En avril, un faux décret prétendant nommer Franck Emmanuel Biya, fils du président, a alimenté ces rumeurs. Des vérifications indépendantes ont conclu que le document était fabriqué. Il faut donc distinguer les noms évoqués dans le débat public d’une décision officiellement publiée.

En juin, un autre épisode a rappelé les risques liés à cette attente. Selon un communiqué gouvernemental rapporté par la presse camerounaise, un individu aurait déposé à la CRTV, le média public, un faux décret de nomination. La rédaction ne l’a pas diffusé et une enquête a été annoncée. L’incident montre comment le vide institutionnel peut devenir un terrain propice aux fausses annonces ; il ne prouve pas qu’une nomination était imminente.

Le débat porte aussi sur l’équilibre des pouvoirs

La réforme est contestée par une partie de l’opposition. Le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) a critiqué sa légalité et son processus. D’autres responsables politiques, dont Cabral Libii, dirigeant du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), ont plutôt insisté sur les risques d’une fonction créée mais laissée vacante.

Ces positions ne sont pas contradictoires sur tous les points. On peut contester la concentration du pouvoir de nomination entre les mains du président, tout en jugeant qu’une succession mal préparée crée une incertitude institutionnelle. Le désaccord porte notamment sur la légitimité du futur titulaire, sur les garanties de contrôle et sur la place laissée aux citoyens dans ce choix.

Le mécanisme donne au vice-président une responsabilité majeure en cas de vacance, mais ne lui confère pas une légitimité électorale propre. Le titulaire serait choisi par le président et pourrait être révoqué par lui. Pour les partisans de la réforme, cette organisation peut éviter une rupture de l’État. Pour ses critiques, elle fait dépendre une étape décisive de la succession d’une décision présidentielle, plutôt que d’un vote populaire.

La discussion touche aussi à la manière dont les institutions établissent un empêchement définitif. Le Conseil constitutionnel joue un rôle dans les procédures de vacance, tandis que le vice-président se trouverait au cœur du dispositif révisé. L’articulation entre ces responsabilités et l’indépendance des institutions sera donc déterminante au-delà du nom finalement choisi.

Ce que l’attente change pour les Camerounais

Pour les responsables politiques et les administrations, l’enjeu immédiat est la prévisibilité des règles au sommet de l’État. Pour la population, la question est plus concrète : la continuité des services publics et des décisions nationales dépend-elle de règles claires, connues et applicables en cas de crise ? Une fonction inoccupée ne paralyse pas automatiquement l’État, mais elle laisse une partie du mécanisme de succession sans titulaire.

La portée dépasse le Cameroun sans faire du pays un modèle unique pour toute l’Afrique centrale. Dans la région, les constitutions organisent différemment les transitions au sommet. L’expérience camerounaise sera observée pour une raison simple : la stabilité ne dépend pas seulement d’un texte, mais aussi de la confiance dans la procédure, de la transparence des décisions et de la capacité des institutions à agir sans improvisation.

La prochaine étape à surveiller est une éventuelle nomination publiée par les canaux officiels, puis la définition publique des responsabilités confiées au titulaire. Tant qu’aucun acte n’est annoncé, les listes de noms et les rumeurs ne permettent pas de connaître le choix du président. Le poste existe dans la Constitution ; sa place réelle dans l’équilibre politique camerounais reste, elle, à éprouver.