Quitter un conjoint violent ne dépend pas seulement d’une décision personnelle. Il faut aussi pouvoir se mettre à l’abri, protéger ses enfants et compter sur une enquête qui aboutisse. Au Cameroun, ces conditions concrètes sont au cœur des demandes formulées après de nouveaux meurtres présumés de femmes.
Un drame à Yaoundé, des chiffres préoccupants
Géraldine Achiah, enseignante et mère, est morte en septembre à Yaoundé, moins de deux mois après son mariage, selon les informations rapportées sur l’affaire. Son amie Pauline Chinjua Macholuh affirme avoir appris qu’elle avait été battue et transportée à l’hôpital de Messassi, où son décès a été confirmé. La sœur de la victime, Béatrice Achiah, demande que justice soit rendue.
Le mari de Géraldine a été inculpé de meurtre et placé en détention provisoire, selon la police citée par l’Associated Press. Il nie l’avoir tuée. Ces éléments relèvent d’une procédure en cours : la culpabilité de l’accusé doit être établie par la justice. Des proches ont organisé une cérémonie commémorative à Yaoundé à la mi-septembre.
Le ministère camerounais chargé des affaires féminines estime à près de 70 le nombre de femmes tuées cette année dans des cas présumés de féminicide. Il faisait état d’au moins 50 cas en 2023 et de 67 en 2024. Ces chiffres doivent être lus avec prudence : les signalements incomplets et l’absence de données exhaustives peuvent laisser des situations hors des statistiques. En juillet 2025, lors d’un plaidoyer parlementaire, l’UNFPA rapportait déjà plus de 30 cas recensés depuis le début de cette année-là. Les périodes et méthodes de comptage diffèrent, mais les deux bilans soulignent un enjeu durable de suivi et de prévention.
Des manifestations et des rassemblements ont réclamé des mesures publiques et une meilleure réponse judiciaire. Les proches de Géraldine ne demandent pas seulement que son dossier avance : ils veulent aussi que les violences subies par d’autres femmes soient prises au sérieux avant qu’elles ne deviennent mortelles.
La loi ne suffit pas sans protection immédiate
Le Code pénal camerounais sanctionne déjà plusieurs infractions, notamment le viol et le meurtre. Mais il ne définit pas explicitement le féminicide comme une infraction distincte. En l’absence d’une qualification spécifique, les magistrats s’appuient sur les dispositions générales applicables aux homicides et aux violences. Le gouvernement travaille à un projet de loi qui reconnaîtrait le féminicide comme infraction autonome et renforcerait la protection contre les violences fondées sur le genre.
Cette réforme s’inscrit dans un processus plus large. En juillet 2025, des parlementaires, le ministère de la Promotion de la femme et de la Famille, le ministère de la Justice et des associations avaient échangé sur un projet de loi contre les violences basées sur le genre. L’UNFPA indiquait que le texte devait couvrir la prévention, la prise en charge des victimes, la sanction des auteurs et l’accompagnement des survivantes. Le calendrier d’examen et le contenu final restent donc des points à surveiller.
Pour les militantes et les professionnelles du droit, inscrire le terme dans le Code pénal ne résoudra pas à lui seul les défaillances dénoncées : enquêtes longues, dossiers fragilisés, témoins découragés et familles qui perdent confiance. La formation des enquêteurs et des magistrats, l’accès aux preuves médico-légales et le suivi des plaintes comptent aussi. Une enquête menée rapidement et avec rigueur protège les droits de toutes les parties et aide la justice à établir les faits.
La sécurité dépend également des solutions disponibles avant une agression mortelle. L’avocate et militante Anne Ngo-Minyogog souligne qu’une femme peut rester auprès d’un conjoint violent faute de logement pour elle et ses enfants. Les associations réclament donc des foyers d’urgence, un accompagnement juridique et des services accessibles au-delà de la capitale. L’enjeu est particulièrement concret pour les femmes sans revenus autonomes ou vivant loin des structures d’aide.
Le pays dispose déjà de dispositifs de lutte contre les violences, dont une stratégie nationale et des services de soutien répertoriés par ONU Femmes. Mais leur existence sur le papier ne garantit pas une prise en charge immédiate partout. Il faut pouvoir connaître ces services, les joindre et y accéder sans obstacle financier ou géographique.
Un test pour les institutions camerounaises et la région
Le débat met en regard deux responsabilités publiques : poursuivre les auteurs présumés et prévenir les violences. Pour les familles, la première passe par des enquêtes suivies et des procès équitables. Pour les femmes exposées au danger, la seconde suppose des hébergements sûrs, des mécanismes d’alerte opérationnels et un soutien qui ne s’arrête pas à Yaoundé ou Douala.
À l’échelle régionale, le Cameroun appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. La question dépasse toutefois la coopération économique : elle touche à l’accès aux droits, à la sécurité et aux services publics dans les pays voisins. Les expériences législatives et les dispositifs de protection peuvent nourrir les échanges régionaux, sans supposer que les situations nationales soient identiques.
Le prochain indicateur sera le parcours du projet de loi : son dépôt, les débats parlementaires, puis les moyens affectés à son application. Une définition pénale claire peut améliorer la qualification et le suivi des dossiers. Mais son effet dépendra des ressources accordées aux services d’enquête, à la justice et aux structures d’accueil. Pour les familles, l’enjeu immédiat demeure aussi celui des affaires en cours, dont celle de Géraldine Achiah.
Pour documenter le cadre juridique et les démarches déjà engagées, consulter le profil d’ONU Femmes sur les mesures contre les violences au Cameroun et le compte rendu de l’UNFPA sur le plaidoyer parlementaire.