En Tanzanie, la frontière entre le devoir de réserve d’un avocat et son droit de parler de justice est désormais devant les juges. Le dossier concerne Boniface Mwabukusi, président de la Tanganyika Law Society (TLS), et les commentaires qu’il a faits sur le procès de Tundu Lissu, chef de l’opposition.

Une procédure disciplinaire suspendue, pas abandonnée

Le 7 octobre 2026, la Haute Cour a suspendu provisoirement la procédure disciplinaire engagée contre Mwabukusi. Elle examine d’abord sa contestation constitutionnelle du dispositif chargé de sanctionner les avocats. La prochaine étape est fixée au 16 octobre. Cette suspension ne tranche ni le fond des accusations ni la validité définitive de la procédure, rapporte le média tanzanien The Chanzo.

La plainte a été déposée le 28 mai par l’avocat Chacha Mwita Nashon devant le National Advocates Committee, l’organe chargé de la discipline professionnelle. Elle vise des propos tenus par Mwabukusi lors d’une assemblée de la TLS à Arusha et d’une conférence de presse en mai. Le plaignant lui reproche d’avoir préjugé une affaire en cours. Il demande que le président de l’ordre soit reconnu coupable de faute professionnelle grave et radié du barreau. Ce sont des allégations, pas une décision de justice.

La règle invoquée interdit à un avocat de commenter une affaire pendante d’une manière qui en préjuge l’issue. Mais la question porte aussi sur la marge de parole d’une association professionnelle lorsqu’elle s’exprime sur le fonctionnement de la justice. Mwabukusi soutient que ses déclarations reflétaient une position décidée collectivement par la TLS. Son recours conteste également la constitutionnalité de plusieurs dispositions encadrant le comité disciplinaire.

Le procès de Lissu, toile de fond du bras de fer

Tundu Lissu est détenu depuis avril 2025 et poursuivi pour trahison, une accusation liée à ses appels à réformer le système électoral avant les élections générales. Il nie que ses propos constituent le délit reproché. Son procès est entré dans la phase des conclusions finales le 23 septembre 2026, selon le quotidien tanzanien The Citizen. La Haute Cour doit rendre son jugement le 6 novembre, d’après The Chanzo.

L’affaire s’inscrit dans une séquence politique tendue. Le parti Chadema, principale formation d’opposition, a été exclu du scrutin d’octobre 2025 après avoir refusé de signer le code de conduite électorale. La présidente sortante Samia Suluhu Hassan a été déclarée réélue. Des manifestations et une répression ont suivi le vote. Une commission d’enquête tanzanienne a recensé 518 morts dans onze régions, tout en précisant que le chiffre pourrait ne pas être définitif. Human Rights Watch relève que le rapport complet n’a pas été rendu public et que la commission n’a pas établi de responsabilité pour les violences.

Les évaluations divergent donc sur l’ampleur et l’attribution des violences. Il faut distinguer le bilan communiqué par la commission des estimations avancées par l’opposition ou les organisations de défense des droits. La question de la responsabilité des forces de sécurité reste, elle aussi, contestée et appelle une enquête complète.

Indépendance du barreau et confiance dans les institutions

Le comité disciplinaire peut suspendre un avocat ou demander sa radiation. Or Mwabukusi conteste la place de représentants de l’exécutif dans cet organe. Son recours pose une question institutionnelle concrète : les avocats peuvent-ils critiquer la conduite d’une procédure sans risquer une sanction professionnelle, et les règles de discipline offrent-elles des garanties suffisantes d’impartialité ? La Cour n’a pas encore répondu.

La TLS joue un rôle qui dépasse la défense des intérêts individuels de ses membres. Elle peut intervenir dans les débats sur l’administration de la justice et l’accès au droit. À l’inverse, les règles de déontologie visent à éviter qu’un commentaire public ne mette en cause l’équité d’un procès avant le verdict. L’enjeu est de tenir ces deux exigences sans transformer la discipline professionnelle en instrument de pression.

Des organisations d’avocats de la région ont exprimé leur solidarité avec Mwabukusi et demandé que les sanctions irréversibles attendent la décision sur son recours. Le quotidien régional The EastAfrican rapporte également que le président de la TLS estime que la convocation disciplinaire méconnaît l’ordonnance de suspension. Cette position lui appartient ; la procédure judiciaire doit permettre d’en vérifier la portée.

Un dossier observé au-delà des frontières

La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui réunit plusieurs États de la région autour de la coopération économique et politique. L’affaire résonne dans cet espace où les associations professionnelles et les institutions judiciaires sont confrontées à une même tension : protéger la liberté d’expression tout en préservant l’équité des procès. Elle intéresse aussi l’Union africaine, dont les principes démocratiques portent notamment sur l’État de droit et la participation politique.

À court terme, deux décisions seront déterminantes : l’examen du recours de Mwabukusi et le verdict attendu dans le procès de Lissu le 6 novembre. Elles ne répondent pas aux mêmes questions, mais leurs effets pourraient se croiser. L’une déterminera les limites du contrôle disciplinaire des avocats ; l’autre, l’issue d’une procédure au cœur de la vie politique tanzanienne.