Au Cameroun, la question de l’après-Paul Biya ne se pose plus seulement dans les couloirs du pouvoir. Elle s’invite désormais dans le débat public, avec une proposition précise : organiser une transition encadrée par la Constitution plutôt que laisser la succession présidentielle se décider dans l’urgence.
Onze personnalités camerounaises, issues notamment du journalisme, du droit, de l’université, de la culture et de l’économie, ont défendu cette option dans une tribune publiée le 5 octobre 2026. Leur texte estime que le pays traverse une crise institutionnelle et appelle à préparer une succession politique ordonnée, limitée dans le temps et soumise à des garanties publiques.
Une succession qui dépasse la seule question du président
Le débat intervient après une longue période de stabilité institutionnelle autour de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. Le président camerounais a été reconduit pour un huitième mandat à l’issue de l’élection présidentielle d’octobre 2025, selon les informations relayées par plusieurs médias camerounais.
Dans leur texte, les signataires ne présentent pas leur démarche comme une hostilité personnelle envers le chef de l’État. Ils dressent plutôt le constat d’un appareil public qu’ils jugent ralenti, d’une décision politique trop concentrée et d’une administration fonctionnant, selon leur formule, en « pilotage automatique ».
La tribune parle aussi d’une « vacance de pouvoir de fait ». Cette expression relève de leur analyse politique. Elle ne correspond pas, à ce stade, à une constatation juridique officielle des institutions camerounaises. Cette distinction est essentielle, car la vacance de la présidence obéit à des règles constitutionnelles précises.
La Constitution prévoit que l’intérim du président est exercé par le président du Sénat en cas de vacance ou d’empêchement définitif. Le président intérimaire ne peut toutefois pas modifier la Constitution, organiser un référendum ou se présenter à l’élection présidentielle prévue pour mettre fin à l’intérim.
Le précédent anglophone pèse sur toute réforme
Pour les auteurs de la tribune, aucune réorganisation institutionnelle ne peut ignorer l’histoire particulière du Cameroun. Le pays est issu de la réunification, en 1961, de territoires administrés par la France et par le Royaume-Uni. Cette trajectoire explique la coexistence du français et de l’anglais comme langues officielles.
La crise qui se poursuit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest donne à cette question une portée concrète. Elle a commencé par des mobilisations d’avocats et d’enseignants anglophones en 2016, avant de se transformer en conflit armé entre les forces gouvernementales et des groupes séparatistes.
Les signataires demandent donc une résolution durable de cette crise et une application plus effective du bilinguisme dans les institutions. Ils considèrent que la relation entre les deux composantes historiques du pays doit être traitée comme une question constitutionnelle, et non comme un simple dossier administratif ou sécuritaire.
Cette lecture rejoint les analyses de chercheurs et d’organisations spécialisées. Plusieurs travaux soulignent que le conflit anglophone révèle les limites du modèle d’État unitaire adopté en 1972, ainsi que la défiance accumulée dans les deux régions concernées. Le Grand Dialogue national de 2019 avait ouvert une séquence politique importante, mais ses effets restent jugés insuffisants par de nombreux acteurs locaux.
Les garanties proposées par les signataires
La transition évoquée dans la tribune ne se réduit pas à un changement de titulaire à la présidence. Les onze personnalités demandent un processus temporaire, avec un calendrier public et des règles destinées à empêcher l’organe chargé de l’intérim de se transformer en pouvoir permanent.
Elles plaident également pour la réouverture de l’espace politique. Cette demande concerne notamment les partis d’opposition, les organisations de la société civile, les médias et les Camerounais vivant à l’étranger. Le texte évoque aussi la libération de prisonniers considérés comme politiques et le retour des exilés, deux sujets qui divisent fortement la classe politique.
Autre proposition sensible : exclure les membres du gouvernement actuel de la conduite de la transition. Cette exigence vise à garantir une rupture avec les pratiques dénoncées par les signataires. Elle pourrait toutefois provoquer une forte résistance au sein du pouvoir et soulever une question juridique : qui pourrait assurer la continuité administrative sans reprendre les structures existantes ?
La tribune réclame enfin un dialogue national. Celui-ci devrait, selon ses auteurs, rechercher un accord sur les institutions, le calendrier électoral, la réforme de l’organe chargé des élections et la place des forces de sécurité pendant la période de transition.
Un débat qui concerne aussi la CEMAC
Le Cameroun ne peut pas être isolé de son environnement régional. Il est la première économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui regroupe six pays partageant notamment une monnaie commune et des mécanismes d’intégration économique.
Une période de transition mal préparée aurait donc des effets au-delà de Yaoundé. Elle pourrait affecter les investissements, les échanges avec le Tchad, la République centrafricaine, le Gabon, la Guinée équatoriale et la République du Congo, ainsi que la coopération sécuritaire dans le bassin du lac Tchad et le golfe de Guinée.
À l’inverse, une succession clairement encadrée pourrait réduire l’incertitude. Elle devrait cependant associer les institutions nationales, les partis, les régions anglophones, les organisations de la société civile et les partenaires de la CEMAC. Une transition conçue uniquement par les élites de Yaoundé risquerait de reproduire les fractures qu’elle prétend corriger.
Le prochain test sera institutionnel et politique
La portée de cette tribune dépendra maintenant de sa réception. Le pouvoir peut l’ignorer, la contester ou accepter d’en reprendre certains éléments. L’opposition devra aussi clarifier sa position, car une transition ne peut pas reposer sur une seule famille politique ni sur la seule diaspora.
Le point le plus décisif restera la capacité à transformer une inquiétude sur la succession en mécanisme légal, transparent et accepté. Au Cameroun, la stabilité ne dépend pas uniquement de la continuité administrative. Elle dépend aussi de la confiance des populations, de la représentativité des institutions et de la capacité à traiter enfin la crise anglophone.
La publication du 5 octobre 2026 ouvre ainsi une bataille de définition. Pour les signataires, la transition doit prévenir une rupture. Pour leurs contradicteurs, elle pourrait au contraire créer une nouvelle incertitude. Le débat est désormais posé publiquement : comment organiser l’après-Biya sans affaiblir l’État, sans exclure les régions anglophones et sans contourner la Constitution ?