À El-Fasher, survivre à l’offensive ne signifie pas avoir échappé à ses conséquences. Un an après la prise de la ville, les témoignages de personnes réfugiées au Tchad éclairent une autre urgence : préserver les preuves et rendre possible une justice qui dépend aussi de la coopération des États voisins.
Une ville assiégée au cœur de la guerre soudanaise
Depuis le 15 avril 2023, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire, se disputent le pouvoir. Au Darfour, région de l’ouest du Soudan, El-Fasher était le dernier grand centre urbain encore tenu par l’armée. La ville a subi un siège prolongé, puis l’offensive finale des FSR à la fin d’octobre 2025.
Cette bataille s’inscrit dans une crise qui dépasse les lignes de front. Les déplacements de population traversent la frontière vers le Tchad, tandis que l’accès humanitaire reste difficile. Le conflit pèse donc sur les communautés soudanaises déplacées, mais aussi sur les capacités d’accueil des zones frontalières tchadiennes. À l’échelle régionale, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation de coopération d’Afrique de l’Est, fait partie des cadres diplomatiques concernés par la recherche d’une issue.
La communauté internationale avait déjà documenté des violences contre des civils au Darfour, notamment lors des offensives contre les camps de Zamzam et d’Abou Chouk. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a ensuite recueilli des témoignages de victimes et de témoins d’El-Fasher, y compris dans l’est du Tchad.
Plus de 6 000 morts documentés en trois jours
Dans un rapport publié le 13 février 2026, le Haut-Commissariat indique avoir documenté plus de 6 000 morts pendant les trois premiers jours de l’offensive des FSR, en octobre 2025. Il distingue au moins 4 400 personnes tuées dans la ville et plus de 1 600 sur les routes de fuite. L’organisation précise que le bilan réel de l’offensive d’une semaine pourrait être nettement supérieur. Ces chiffres sont ceux de l’enquête onusienne, et non un décompte définitif.
À partir de plus de 140 entretiens conduits avec des victimes et des témoins à la fin de 2025, le rapport décrit des meurtres, des attaques contre des civils et des infrastructures, des violences sexuelles, des pillages et des arrestations. Il estime qu’il existe des motifs raisonnables de croire que des crimes de guerre ont été commis, et que certains faits pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Ces qualifications relèvent d’une évaluation juridique préliminaire, pas d’un jugement pénal.
Un an après la prise de la ville, les récits des survivants donnent un visage aux chiffres. Ils sont également essentiels pour établir où les violences ont eu lieu, identifier les personnes potentiellement impliquées et documenter le sort des disparus. Mais témoigner ne garantit ni protection durable ni accès rapide à la justice. Les personnes réfugiées peuvent aussi craindre des représailles ou manquer de ressources pour suivre une procédure longue.
Le retrait tchadien pose une question de coopération
La Cour pénale internationale (CPI), tribunal chargé de poursuivre les personnes accusées des crimes les plus graves, enquête sur la situation au Darfour depuis que le Conseil de sécurité de l’ONU lui a renvoyé le dossier en 2005. La CPI dépend toutefois largement des États pour recueillir des éléments, protéger les témoins et arrêter les suspects. Le Soudan n’est pas partie au Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour.
Le Tchad a notifié son retrait du Statut de Rome le 27 juillet 2026. Selon le registre des traités des Nations unies, ce retrait doit prendre effet le 27 juillet 2027. D’ici là, le pays reste partie au traité. En outre, le retrait ne supprime pas automatiquement les obligations liées à des faits antérieurs à sa prise d’effet. Il ne signifie donc pas, à lui seul, que les enquêtes sur El-Fasher s’arrêteront.
Le risque est plutôt celui d’une coopération plus difficile à l’avenir, notamment si des personnes recherchées, des témoins ou des éléments de preuve se trouvent au Tchad. La frontière accueille des Soudanais ayant fui les combats, et les enquêteurs peuvent avoir besoin d’accéder à des survivants installés dans le pays. Les conséquences concrètes dépendront des choix des autorités tchadiennes et des mécanismes de coopération qui resteront en place.
Cette évolution s’inscrit aussi dans un débat africain sur la justice internationale. Des gouvernements critiquent ce qu’ils considèrent comme une application sélective de la CPI, tandis que des organisations de défense des droits rappellent l’importance de préserver des voies de recours pour les victimes. Ces positions ne sont pas équivalentes à une preuve de culpabilité ou d’innocence : elles éclairent un désaccord politique sur les institutions et leur légitimité.
Des preuves à préserver, des responsabilités à établir
Pour les habitants d’El-Fasher et les personnes déplacées, l’enjeu immédiat reste la sécurité, le retour éventuel et la possibilité de retrouver des proches. Pour les enquêteurs, il s’agit de conserver des témoignages et des traces susceptibles de disparaître. Pour les autorités soudanaises et tchadiennes, la question est celle de la coopération pratique, au-delà des déclarations diplomatiques.
La crise interpelle enfin l’Union africaine et les États de la région : comment soutenir une enquête crédible tout en répondant aux critiques sur l’équité de la justice internationale ? Le calendrier est désormais concret. Le retrait tchadien doit entrer en vigueur le 27 juillet 2027, mais ses effets dépendront des mesures prises avant cette date et de la volonté des acteurs de maintenir l’accès aux témoins et aux preuves.
Sources de référence : rapport du Haut-Commissariat de l’ONU sur l’offensive d’El-Fasher, Conseil de sécurité des Nations unies, registre des traités de l’ONU et déclaration de la présidence de l’Assemblée des États parties à la CPI.