Quand une personne confie son histoire à un psychiatre, elle attend que ses paroles restent dans le cabinet médical. En Algérie, cette confiance est au cœur d’une affaire qui mêle secret professionnel, récit littéraire et mémoire encore disputée de la guerre civile.

Le tribunal d’Oran doit rendre son délibéré le mardi 27 octobre 2026 dans la procédure visant la psychiatre Aïcha Dahdouh. La veille, elle a rejeté les accusations dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse. La plaignante, Saâda Arbane, estime que des éléments de sa vie personnelle et médicale auraient nourri le roman Houris de Kamel Daoud, époux de la psychiatre. Ces affirmations restent contestées : la décision judiciaire n’est pas encore connue.

À Oran, une affaire ancrée dans les blessures des années 1990

Le dossier renvoie à la décennie noire, période de violences politiques et armées en Algérie, particulièrement intense dans les années 1990. Saâda Arbane affirme avoir survécu enfant à une attaque qui l’a laissée grièvement blessée et dans l’incapacité de parler normalement. Elle dit avoir reconnu des éléments de son parcours dans Aube, l’héroïne de Houris, paru en 2024 et récompensé par le prix Goncourt la même année.

La contestation dépasse donc la seule question d’inspiration littéraire. Elle porte aussi sur la protection des informations confiées au cours d’un suivi psychiatrique, sur le consentement à raconter une expérience vécue et sur la possibilité, pour une rescapée, de maîtriser la circulation de son histoire. Les deux plaintes déposées à Oran en août 2024 ont rendu publique cette dimension judiciaire. Des informations publiées au début de l’affaire indiquaient que les démarches visaient l’écrivain et son épouse, sur la base d’allégations que la justice doit examiner.

La région ne dispose pas d’une organisation économique commune comparable à la CEDEAO ou à l’Union européenne : l’Algérie appartient à l’Union du Maghreb arabe, dont l’activité politique est restée limitée. Ici, le cadre déterminant est surtout national. La juridiction d’Oran est appelée à apprécier les faits selon le droit algérien, tandis que l’affaire suscite aussi des procédures en France.

La psychiatre nie toute divulgation

Dans son communiqué du 25 octobre, Aïcha Dahdouh affirme : « Je suis innocente. Je n’ai pas divulgué le secret médical. Je n’ai pas volé de dossier ». Elle ajoute que le secret médical est « l’un des fondements de l’éthique médicale » et assure y être restée fidèle. Il s’agit de sa défense, et non d’un constat établi par le tribunal.

La psychiatre dit également vouloir être entendue comme professionnelle, sans que sa parole soit confondue avec celle de son mari. « La voix de Kamel Daoud ne doit pas effacer la mienne », écrit-elle. Elle affirme ne pas partager ses positions sur l’Algérie, l’islam ou la Palestine, ni son regard sur la douleur d’autrui. Cette prise de distance intervient alors que le débat public tend souvent à traiter le couple comme un seul acteur.

Saâda Arbane, de son côté, soutient que certains détails de son existence correspondent à ceux du personnage et qu’elle avait refusé que son histoire soit utilisée. La relation de soins entre les deux femmes est rapportée par plusieurs médias. Mais établir l’existence d’un suivi ne suffit pas à prouver la transmission d’informations, pas plus que les ressemblances alléguées ne démontrent à elles seules l’origine de chaque élément du roman. C’est précisément le point que la procédure doit éclairer.

Les lecteurs doivent aussi distinguer les dossiers judiciaires. En Algérie, Kamel Daoud a été condamné par contumace en avril 2026 à trois ans de prison, selon l’annonce qu’il a lui-même faite, dans une procédure liée à Houris. En France, il a été relaxé en septembre dans une affaire de diffamation intentée par Saâda Arbane à propos de propos tenus dans la presse. Cette décision ne tranche pas la question distincte de l’atteinte alléguée à la vie privée ni celle du secret médical. L’annonce de la condamnation en Algérie a été rapportée par l’Associated Press ; la relaxe française concerne, elle, un litige différent.

Un enjeu de confiance pour les patients

Pour les patients, l’enjeu est concret : pouvoir parler d’un traumatisme sans craindre que des éléments intimes soient réutilisés hors du cadre des soins. Pour les soignants, l’affaire rappelle que la confidentialité ne relève pas seulement d’une règle abstraite. Elle conditionne la possibilité même d’une relation thérapeutique, notamment lorsque les patients racontent des violences anciennes ou des expériences stigmatisantes.

Pour Saâda Arbane, la procédure porte sur la reconnaissance de son intimité et de son consentement. Pour Aïcha Dahdouh, elle met en jeu sa responsabilité professionnelle et sa présomption d’innocence. Pour Kamel Daoud, elle touche à la liberté de création et au contexte politique dans lequel son roman a été interdit en Algérie. Ces enjeux se croisent, mais ne se confondent pas. La liberté littéraire ne règle pas automatiquement une accusation de divulgation ; inversement, une accusation ne suffit pas à établir une faute.

Le débat se déroule aussi sur fond de mémoire officielle de la guerre civile. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005, encadre la manière dont cette période peut être évoquée publiquement. Les critiques du texte y voient une restriction du débat historique ; ses défenseurs soulignent l’objectif de stabilisation après des années de violence. Dans cette affaire, ce contexte politique peut influencer la réception publique des accusations, sans permettre de préjuger du verdict.

Le délibéré d’Oran, prochaine étape

Le jugement attendu le 27 octobre dira si la divulgation de secret médical est retenue contre la psychiatre. Il ne répondra pas nécessairement, à lui seul, à toutes les questions soulevées autour du roman : les procédures françaises, les demandes relatives à la vie privée et les recours éventuels suivent leurs propres voies.

À l’échelle maghrébine et africaine, l’affaire met en lumière une tension commune à de nombreux pays : comment protéger la confidentialité médicale, la dignité des personnes et la liberté de création, tout en laissant la justice examiner des accusations sans instrumentalisation politique. La décision d’Oran sera donc suivie au-delà de l’Algérie, mais son sens dépendra des faits retenus par le tribunal et des motifs qu’il exposera.