Un chantier discret, mais décisif pour les finances publiques

À Yaoundé, la commande publique reste l’un des grands leviers de l’action de l’État. Quand elle fonctionne mal, ce ne sont pas seulement les administrations qui ralentissent. Ce sont aussi les chantiers, les fournitures scolaires, les routes et, plus largement, la dépense publique qui perdent en vitesse et en lisibilité.

Le Cameroun veut désormais franchir une étape plus ambitieuse. Il ne s’agit plus seulement de mettre quelques formulaires en ligne. L’enjeu est de relier entre eux les outils, les administrations et les intervenants qui font vivre tout le cycle des marchés publics, de la programmation au suivi de l’exécution. Le Ministère des Marchés publics présente déjà la dématérialisation comme un outil de prévisibilité, de visibilité et de lisibilité du processus. La future feuille de route doit lui donner une architecture plus complète.

Ce virage intervient dans un pays où la commande publique pèse lourd dans le fonctionnement de l’État. En 2025, les services du MINMAP ont recensé 8 143 marchés programmés, pour une valeur globale de 1 745,9 milliards de FCFA, selon les éléments repris par la presse économique camerounaise et par le ministère à travers ses bilans d’activité.

Ce que prévoit le plan directeur national

Le dossier porte un nom technique, mais son contenu est très concret. La Banque africaine de développement a publié l’attribution du marché chargé d’élaborer le plan directeur national de digitalisation du système d’information des marchés publics. Le contrat a été confié au groupement NC Consulting/Eyra International pour 241,36 millions de FCFA, pour une durée de six mois.

Le cahier des charges, lancé dans le cadre du Projet d’appui à la gouvernance des finances publiques, prévoit d’abord un diagnostic des systèmes existants, y compris les logiciels et applications déjà utilisés. Il doit ensuite analyser les flux d’information entre acteurs, repérer les besoins en infrastructures, en organisation et en cadre juridique, puis proposer plusieurs scénarios de numérisation et un programme de mise en œuvre. La BAD précise que le financement s’inscrit dans le PAGFIP, un projet centré sur la gouvernance et l’efficacité de la dépense publique.

Dans les faits, le chantier doit aller au-delà de COLEPS, le Cameroon Online E-Procurement System, déjà utilisé pour la programmation et une partie de la passation des marchés. Le ministère des Marchés publics expliquait en 2024 vouloir généraliser COLEPS à l’ensemble des acteurs afin d’assurer le suivi du cycle de vie complet des marchés publics. Un document budgétaire officiel indiquait aussi qu’au 31 décembre 2023, 8 607 marchés avaient déjà été programmés en ligne sur cette plateforme, soit 98,6 % des marchés budgétisés.

Ce socle existe donc déjà. Mais il reste fragmenté. Les outils de programmation, de passation, de contrôle et de suivi ne dialoguent pas encore assez bien entre eux. C’est précisément ce que le futur plan doit corriger. La logique est simple : moins de doublons, moins de pertes d’information, plus de traçabilité, et un meilleur pilotage des délais.

Pourquoi cette réforme compte au-delà de la technique

La numérisation des marchés publics n’est pas une affaire de confort administratif. Elle touche à la crédibilité de l’État. Dans un système où les montants sont élevés, le moindre retard de validation, la moindre rupture dans la chaîne documentaire ou la moindre opacité dans les étapes de passation peut peser sur les entreprises, sur les collectivités et sur les usagers finaux. Une route retardée à Garoua, un équipement qui arrive tard dans un hôpital, ou une école dont les travaux prennent du temps, ce sont des coûts bien réels pour les citoyens comme pour l’économie.

Pour les administrations, l’enjeu est aussi budgétaire. Un système intégré facilite le suivi des engagements, des attributions et de l’exécution. Il aide à mieux relier la programmation des besoins au calendrier des paiements et au contrôle interne. Pour les entreprises, surtout les PME camerounaises, la digitalisation peut réduire certaines barrières d’accès, à condition que les règles soient claires et que la plateforme reste simple à utiliser. Pour les organes de contrôle, enfin, elle peut renforcer la capacité d’audit et la traçabilité des décisions.

Le Cameroun ne part pas de zéro. Les autorités publiques ont déjà inscrit la digitalisation dans une réforme plus large de la gestion des finances publiques. La BAD souligne d’ailleurs, dans ses documents de projet, que le PAGFIP vise à renforcer la gestion budgétaire, la mobilisation des ressources et la transparence. Dans cette logique, les marchés publics deviennent un maillon stratégique, pas un simple compartiment technique.

Le contexte régional donne aussi du relief à cette évolution. En Afrique centrale, la CEMAC cherche depuis plusieurs années à moderniser les finances publiques et à améliorer la qualité de la dépense. Le Cameroun, première économie de la zone, joue souvent un rôle de test. Si son système de marchés publics gagne en cohérence, cela peut servir de référence pratique pour d’autres administrations de la sous-région confrontées aux mêmes difficultés de coordination et de transparence.

La portée africaine d’un chantier de gouvernance

Ce dossier dit aussi quelque chose de plus large sur la gouvernance en Afrique. Les États ne cherchent plus seulement à digitaliser pour moderniser leur image. Ils cherchent à relier leurs bases de données, à réduire les angles morts et à mieux piloter les dépenses publiques. La BAD inscrit clairement cette orientation dans ses appuis au Cameroun, en liant digitalisation, mobilisation des ressources et amélioration du climat des affaires.

La suite dépendra de l’exécution. Un plan directeur n’améliore rien à lui seul. Il faut ensuite des arbitrages politiques, des budgets, des interconnexions réelles et une appropriation par les maîtres d’ouvrage, les maîtres d’ouvrage délégués et les services de contrôle. C’est là que se jouera la différence entre une réforme affichée et une réforme utile. Le prochain repère sera la capacité du Cameroun à faire entrer, sur une même chaîne numérique, la programmation, la passation, le suivi et la reddition des comptes.