À Esse, la nuit raconte parfois mieux que les discours

Dans cette commune du Centre camerounais, à une soixantaine de kilomètres de Yaoundé, l’électricité n’est pas seulement une question de confort. Elle conditionne la radio, l’activité des petits commerces, la conservation des denrées et la vie des services de base. Quand une localité se retrouve longtemps privée de courant, ce sont les usages les plus simples qui deviennent fragiles, du chargement d’un téléphone à la continuité d’un centre de santé. Les données nationales rappellent d’ailleurs que l’accès à l’électricité reste inégal au Cameroun, avec de forts écarts entre villes et campagnes.

Esse appartient au département de la Mefou-et-Afamba, dans une région où l’État, les communes et les opérateurs publics se partagent souvent la charge d’infrastructures énergétiques encore vulnérables. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie porte la politique publique du secteur, mais la maintenance des installations locales, elle, dépend aussi de la coordination avec les collectivités et les budgets d’entretien. C’est souvent là que les projets se gagnent, ou se perdent.

Un équipement né pour durer, puis rattrapé par la maintenance

À Esse, la centrale solaire installée en 2018 devait apporter une réponse concrète à une rupture d’alimentation qui durait déjà depuis des années. Le projet, financé par le ministère de l’Eau et de l’Énergie, a coûté 200 millions de FCFA, soit environ 305 000 euros au moment du projet, selon les informations recueillies sur place. Pendant plusieurs années, le centre-ville et plusieurs quartiers ont effectivement été alimentés, avant que l’installation ne se dégrade progressivement. Cette chronologie est cohérente avec les témoignages locaux et avec la logique administrative des projets d’électrification décentralisée, qui exigent un suivi régulier pour rester opérationnels.

Le terrain a ensuite parlé de lui-même. Les herbes ont envahi les abords de la centrale. Des panneaux ont disparu. Des câbles ont été sectionnés. La commune, elle, a connu un changement d’équipe en 2020. L’ancien maire, à l’origine du projet, dit avoir assuré l’entretien pendant sa gestion. L’équipe actuelle affirme de son côté que la commune n’était pas associée à la gestion quotidienne du dispositif et promet d’être désormais intégrée au suivi. Ce désaccord illustre un problème plus large au Cameroun : la multiplication des intervenants, sans partage clair des responsabilités, finit souvent par fragiliser les équipements de proximité.

La commune d’Esse a elle-même reconnu, sur son site, que l’accès à une électricité fiable reste limité dans plusieurs quartiers et que les coupures freinent l’activité économique. Elle indique aussi qu’un parc solaire centralisé est envisagé pour alimenter écoles, centres de santé et petites entreprises. Sur le plan des annonces, cela montre que la question énergétique n’a jamais quitté l’agenda local. Sur le plan pratique, cela confirme surtout que les besoins sont plus larges que le seul centre-ville.

Ce que révèle le cas d’Esse sur le secteur électrique camerounais

Le dossier dépasse largement la commune. Le Cameroun affiche toujours des besoins importants en accès à l’électricité, malgré les progrès des dernières années. La Banque mondiale estimait en 2023 que le taux d’accès national était d’environ 65 %, avec 94 % en zone urbaine contre 25 % en zone rurale. Dans un autre bilan publié en 2025, l’institution rappelait que 75 % de la population rurale restait sans électricité, même lorsque certaines localités vivent à proximité du réseau. Le contraste entre Yaoundé, Douala et les communes périphériques reste donc très fort.

Cette situation ne tient pas seulement au manque d’infrastructures. Elle tient aussi à la maintenance, à la collecte des paiements, à la gouvernance des projets et à la capacité de remplacement des équipements. Le rapport de la Banque mondiale sur le secteur électrique camerounais souligne les faiblesses de planification, les retards d’exécution et la mauvaise maintenance du réseau de distribution. Il note aussi que les subventions publiques, les impayés et la fragilité financière du secteur pèsent sur sa soutenabilité. Autrement dit, une centrale solaire peut être installée, financée et inaugurée ; sans entretien, elle peut rapidement perdre son utilité.

Esse met également en lumière un point souvent sous-estimé : l’énergie n’est pas seulement une affaire de grandes centrales ou de barrages. Elle passe aussi par des solutions locales, plus petites, souvent plus rapides à mettre en œuvre, mais exigeantes en gestion. La commune avait déjà relancé en 2022 la perspective de deux mini-centrales solaires dans d’autres localités du territoire communal, à Nsimi-Yetoulou et Ebodoumou, pour 20 millions de FCFA par lot. Cela montre qu’en zone rurale, l’électrification se construit par strates, au rythme des budgets publics et des partenariats locaux.

Une leçon locale, dans une stratégie nationale plus vaste

Le cas d’Esse arrive à un moment où le Cameroun cherche à élargir son accès à une énergie plus fiable et moins coûteuse. L’entrée en service progressive du complexe hydroélectrique de Nachtigal, avec 360 MW injectés à la mi-janvier 2025 selon la Banque mondiale, change déjà la donne pour une partie du réseau interconnecté. Mais cette montée en puissance ne règle pas, à elle seule, les problèmes des localités éloignées du réseau ou mal desservies. Les mini-réseaux solaires, les extensions de lignes et les projets d’électrification rurale restent donc essentiels.

Pour les habitants, l’enjeu est immédiat. Sans courant stable, les activités informelles se ralentissent, les ménages dépensent davantage en solutions de secours et les services publics perdent en efficacité. Pour les mairies, l’enjeu est budgétaire et politique : elles doivent prouver qu’elles savent entretenir ce qu’elles demandent à l’État ou aux partenaires de construire. Pour l’État, enfin, le défi est de transformer des investissements visibles en services durables. C’est là que se joue une partie de la crédibilité des politiques publiques.

À l’échelle de l’Afrique centrale, Esse rappelle une évidence souvent oubliée : la transition énergétique ne se mesure pas seulement en mégawatts, mais aussi en continuité de service. Dans la CEMAC, où les États cherchent à moderniser leurs infrastructures tout en soutenant la croissance, les petites communes deviennent des tests grandeur nature. Si elles réussissent à maintenir des installations modestes, elles montrent qu’une électrification plus distribuée est possible. Si elles échouent, elles rappellent que le problème n’est pas seulement de produire l’électricité, mais de la faire durer jusqu’au dernier foyer.