Extraire de l’or ne suffit pas à peser sur son marché. Pour les pays producteurs, la question est aussi de savoir où le métal est raffiné, transformé en bijoux, acheté comme réserve et vendu aux investisseurs. Le Burkina Faso vient d’ajouter une pièce à cette équation, mais une raffinerie ne garantit pas, à elle seule, une chaîne de valeur locale.
Un marché mondial organisé loin des mines
Le continent réunit plusieurs producteurs importants, du Ghana et du Burkina Faso en Afrique de l’Ouest à la Tanzanie et à l’Afrique du Sud. Pourtant, les principaux pôles de consommation et d’investissement se trouvent ailleurs. Le Conseil mondial de l’or estime qu’en 2025 l’investissement représentait 43 % de la demande, la joaillerie 29 %, les achats des banques centrales 21 % et les usages technologiques 6 %. Ces parts sont arrondies.
Les chiffres donnent la mesure de ce décalage. La demande mondiale d’investissement a atteint 2 175,3 tonnes en 2025, portée notamment par les lingots, les pièces et les fonds négociés en Bourse, des produits financiers adossés à l’or. La Chine et l’Inde figuraient parmi les grands marchés pour les lingots et les pièces. Les fonds aurifères ont, eux aussi, enregistré une forte progression. Les données du Conseil mondial de l’or sur l’investissement en 2025 éclairent cette concentration de la demande.
Les banques centrales constituent un autre débouché stratégique. En 2025, elles ont acheté net 863,3 tonnes, selon la même organisation. Au Ghana, au Zimbabwe et en Égypte, les autorités ont renforcé leurs réserves ces dernières années. Ces décisions répondent à des stratégies nationales distinctes : diversifier les réserves, réduire l’exposition à certaines monnaies ou mieux relier la production minière aux besoins financiers de l’État. Elles ne signifient pas que les économies locales contrôlent pour autant l’ensemble des circuits de vente et de transformation.
La raffinerie burkinabè, une étape et un test
À Ouagadougou, la raffinerie nationale RAFFINOR-BF a été inaugurée le 28 septembre 2026. Le gouvernement burkinabè présente l’installation comme un moyen de traiter sur place l’or extrait dans le pays. L’entreprise indique une capacité initiale de 164 tonnes par an et une pureté de 99,99 %. Ces caractéristiques sont annoncées par l’exploitant et les autorités ; elles ne mesurent pas encore les volumes réellement raffinés ni la part de la production nationale qui y sera acheminée.
Le projet s’inscrit dans une tendance régionale : plusieurs gouvernements veulent capter davantage de valeur avant l’exportation. Au Ghana, le GoldBod, l’organisme public chargé de structurer le commerce de l’or, a aussi lancé des démarches pour formaliser les métiers de la bijouterie et développer un « Ghana Gold Village ». La proximité des ambitions ne signifie pas que les modèles soient identiques : les règles d’achat, les opérateurs et les dispositifs de contrôle diffèrent selon les pays.
Dans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont le Burkina Faso, le Mali et la Côte d’Ivoire, une capacité d’affinage locale pourrait faciliter la certification et la commercialisation de l’or. Mais le résultat dépendra de facteurs concrets : approvisionnement régulier, coûts de traitement compétitifs, normes reconnues par les acheteurs, traçabilité et accès aux circuits financiers. Sans ces débouchés, une usine peut fonctionner en deçà de sa capacité ou traiter du métal destiné à être exporté sans développer beaucoup d’activités connexes.
Transformer davantage, au-delà de l’affinage
Le raffinage améliore la maîtrise d’une étape industrielle, mais ne remplace ni la joaillerie ni la fabrication de composants électroniques. En 2025, les usages technologiques ont représenté environ 323 tonnes d’or dans le monde. Ce débouché dépend largement des chaînes de fabrication de produits électroniques, concentrées dans plusieurs économies asiatiques et aux États-Unis. Le bilan technologique du Conseil mondial de l’or souligne la stabilité de cette demande annuelle, malgré les évolutions du secteur.
La joaillerie offre une autre piste, plus directement liée aux savoir-faire locaux et aux marchés de consommation. Le développement d’ateliers, de formations, de marques et de circuits de vente peut créer des emplois qui ne se limitent pas à l’extraction. Au Ghana, les initiatives autour du GoldBod visent notamment à mieux organiser la fabrication locale. Leur portée dépendra de la capacité des artisans à accéder à l’or, au financement, aux équipements et aux marchés, ainsi que de règles qui rendent leur activité viable.
Le contraste entre production et transformation appelle aussi à la prudence dans les comparaisons. L’Afrique fournit une part importante de l’or extrait dans le monde, mais les statistiques de demande disponibles ne décrivent pas toujours finement la consommation, la fabrication artisanale ou les échanges informels dans chaque pays. Une absence dans un graphique mondial ne signifie donc pas qu’il n’existe aucune demande locale ; elle peut aussi signaler des données incomplètes ou des catégories difficiles à mesurer.
La valeur se joue aussi dans les règles et la traçabilité
Pour les États, le contrôle des achats et des exportations peut améliorer la collecte de recettes et la connaissance des flux. Pour les mineurs artisanaux, les négociants et les bijoutiers, ces règles peuvent ouvrir l’accès à des circuits formels, mais aussi imposer des coûts et des procédures. Les effets ne seront pas uniformes : les grandes entreprises disposent généralement de moyens différents de ceux des petites exploitations et des ateliers indépendants.
La traçabilité est un enjeu central. Elle permet de documenter l’origine du métal et de répondre aux exigences des acheteurs, mais nécessite des contrôles crédibles tout au long de la chaîne. Dans les zones minières comme dans les capitales où se concentrent les administrations et les unités industrielles, les retombées dépendront aussi de la répartition des revenus, de la formation et des liens avec les fournisseurs locaux.
RAFFINOR-BF marque donc une étape industrielle, pas un aboutissement. Le suivi devra porter sur ses volumes effectifs, ses approvisionnements, ses débouchés et la part de valeur qui reste dans le pays. À l’échelle ouest-africaine, la question dépasse le métal raffiné : elle concerne la capacité de chaque État à relier extraction, contrôle public, transformation et demande régionale, sans confondre capacité installée et bénéfice économique déjà acquis.