Quand la formation technique reste un choix trop coûteux pour les familles

À Porto-Novo, le sujet n’est pas seulement celui de l’école. Il touche aussi l’emploi, l’autonomie des jeunes filles et la capacité du Bénin à préparer la main-d’œuvre dont son économie a besoin. Quand les filières techniques restent moins accessibles aux filles, le pays se prive d’une partie de ses compétences futures.

Le gouvernement béninois a donc choisi d’agir sur un levier simple en apparence : le coût d’entrée. Dès la rentrée scolaire 2026-2027, la gratuité de l’inscription des filles dans les filières techniques du secondaire public doit s’appliquer sur tout le territoire. Une décision annoncée au Conseil des ministres du 2 septembre 2026 et qui prolonge une orientation déjà prise quelques mois plus tôt pour l’ensemble du secondaire public féminin.

Dans un pays où l’enseignement technique et professionnel est présenté comme un outil de transformation économique, la mesure vise donc un double objectif : corriger un déséquilibre scolaire et soutenir une stratégie de développement. Le Bénin mise depuis 2024 sur un programme national pour accélérer l’éducation et le bien-être des filles, conçu avec plusieurs ministères et partenaires techniques. Ce cadre insiste sur un point central : l’accès et la rétention des filles dans le système éducatif restent trop faibles.

Un rattrapage scolaire, mais aussi industriel

Les chiffres expliquent l’urgence. En 2022, les filles ne représentaient que 31 % des effectifs de l’enseignement technique, avec un indice de parité de 0,46, selon le programme national consacré aux filles au Bénin. Dans le second cycle du secondaire, leur taux brut de scolarisation était de 20,3 %, contre 26 % pour les garçons. Autrement dit, l’écart commence tôt et se prolonge au moment où les jeunes doivent choisir une voie plus directement liée au marché du travail.

La nouvelle gratuité ne règle pas tout, mais elle enlève un obstacle réel pour de nombreuses familles. Dans un contexte où les frais scolaires pèsent encore sur les arbitrages domestiques, surtout dans les ménages modestes, la mesure peut élargir le vivier de candidates aux lycées techniques publics. Elle répond aussi à une logique de politique publique plus large : mieux adapter la formation aux besoins de l’économie béninoise.

Cette logique s’incarne dans le Projet de développement des compétences pour l’emploi dans les secteurs prioritaires, ou PDCESP-I, porté par l’Agence pour le développement de l’enseignement technique. Le projet couvre les 12 départements et les 77 communes, pour la période du 30 janvier 2024 au 30 novembre 2029. Son coût global est de 57 milliards de FCFA, financés notamment par la Banque africaine de développement, avec l’ambition de rapprocher l’offre de formation des besoins concrets en main-d’œuvre qualifiée.

Le Bénin ne cherche donc pas seulement à inscrire davantage de filles. Il cherche à remplir des ateliers, des laboratoires et des secteurs productifs avec des profils mieux formés. Cela concerne l’agriculture, la transformation, les services, mais aussi les métiers techniques où les entreprises peinent souvent à recruter des profils intermédiaires. Pour les jeunes femmes, l’enjeu est encore plus large : accéder à des filières qui ouvrent sur un revenu, un statut et parfois l’auto-emploi.

Ce que la réforme peut changer, et ce qu’elle ne suffit pas à corriger

La gratuité enlève un frein financier. Elle ne supprime pas, à elle seule, les autres obstacles. Les choix d’orientation, les stéréotypes de genre, la distance entre le domicile et l’établissement, les conditions d’accueil, la disponibilité des stages et la sécurité dans les parcours de formation continuent de peser sur la présence des filles dans les filières techniques. Le diagnostic officiel du programme national sur l’éducation des filles insiste d’ailleurs sur la faible rétention des élèves et sur la nécessité d’un environnement scolaire mieux adapté.

Pour les familles urbaines comme pour les ménages ruraux, l’effet ne sera pas le même. Dans les centres comme Cotonou, Parakou ou Bohicon, où l’offre de formation est plus visible, la mesure peut accélérer une orientation déjà amorcée. Dans les zones moins desservies, elle devra être accompagnée d’un maillage d’établissements, de transports et d’infrastructures scolaires. Sans cela, la gratuité peut rester théorique pour une partie des Béninoises. Cette lecture découle du diagnostic officiel sur l’accès, la rétention et les obstacles matériels rencontrés par les filles.

La portée économique dépasse aussi le seul cadre éducatif. Dans un pays qui affiche sa volonté de consolider une base agro-industrielle et de moderniser ses compétences, la formation technique des filles devient un indicateur de cohérence entre discours de développement et réalité sociale. Le Conseil des ministres du 3 juin 2026 avait déjà inscrit la gratuité des filles au secondaire général et technique public dans la rentrée 2026-2027, signe que le sujet est désormais traité comme une priorité d’État.

À l’échelle régionale, le message est clair. En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO plaide depuis plusieurs années pour une meilleure valorisation du capital humain, tandis que les États cherchent des solutions pour rapprocher éducation, emploi et industrialisation. Le cas béninois montre qu’une politique ciblée sur les filles peut devenir un instrument de compétitivité, et non un simple correctif social. C’est là que se joue l’essentiel : transformer une mesure de gratuité en trajectoire durable de qualification, d’insertion et de mobilité économique pour les Béninoises.